PortraitdeDominiqueDaguet



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Dominique Daguet

 

 

"Une courte note biographique ?  Comme ma vie a été foisonnante (journaliste, photographe de presse un court moment, conférencier plus longuement, directeur de centres culturels – Villeneuve-sur-Lot, Troyes – professeur d’art dramatique et de diction poétique pendant trente ans, écrivassier ayant publié je ne sais comment 44 bouquins dont presque tous ont connu le grand silence, certains de 80 pages, d’autres de plus de 400, père de famille comblé par 5 enfants, porteur pendant 25 ans de projets sublimes concernant l’art contemporain que le Ministre de la Culture a eu le mérite immense de faire capoter, etc.), comme elle a été remplie davantage d’échecs que de réussites, ces dernières plutôt illusoires, comblée d’autant de chagrins que de joies – je ne me souviens que très mal des premiers et vogue sur le lumineux nuage intemporel des secondes – je me trouve quasi stupide, ne sachant que mettre dans cette notice. Je dirai que je garde un beau souvenir de mes sept années passées à m’occuper du secrétariat de Jean Paulhan, il y a plus d’un siècle de cela ; que j’ai été à 23 ans fier de recevoir le prix Fénéon de poésie que je n’avais pas demandé et encore plus du Grand Prix Lucian Blaga (Roumanie), que je n’avais pas non plus cherché à avoir,  pour l’ensemble – quel gros mot pour mes pauvres six recueils – de mon « œuvre » poétique qui, si tout va bien, aura l’avantage, étant de peu d’épaisseur, de pouvoir donner lieu à une édition complète l’an prochain, grâce aux Cahiers Bleus, que j’ai fondés en 1975 et que j’ai donnés en 2008. Reste une sorte de souffrance obscure pour L’Envahi, mon unique roman dont l’édition a disparu – quel succès phénoménal ! – lors de l’incendie des Belles Lettres.

 

 

Voilà ce que je puis résumer en ce début de mon entrée dans le club très ouvert des septantenaires. Je préfère ce mot à septuagénaire car il me fait penser à un groupe de vieillards très anciens qui, en Alexandrie, ont légué au monde un livre fabuleux, la Bible des Septantes."

 

Je me contente de reprendre, en l'état, les éléments d'un notice improvisée par Dominique Daguet dans un simple courriel. Cela me semble assez bien donner le ton du personnage et de sa poésie.

 

J'aime quand Dominique en vient à "chérir ses faiblesse", à oser dire : "Infime,/ rien d'autre ne suis :/ montitre de gloire/ pourtant !". Il y a, chez ce mystique, une fragilité verlainienne, une authenticité et une réelle humilité qui me troublent même si je reste quant à moi un pauvre mécréant.  

 

 

 

 

 

Extraits de : L’effroi de face

 

 

 

8

 

 

Infime,
rien d’autre ne suis :
mon titre de gloire

 

 

pourtant !

 

 

 

 

Car ainsi je puis,
en mon intime
et secret espoir,
tout attendre de Celui
qui abdiqua l’Infini
pour m’atteindre en ma nuit.

 

 

 

 

 

 

***

10

 

 

Trop fugace l’heure,
trop volatil l’espace
que nient mes paupières fermées !

 

 

La mort paraît à tous les visages,
somptueuse poussière,
lèpre sans recours,
rides sur l’écorce, l’eau,
la peau
comme signes d’une lettre perdue
envoyée d’une ville sans nom.

 

 

Qu’est-ce donc qui m’arrêterait ici ?
Je suis en voyage :

Destination
          l’infini !

 

 

L’exil n’est pas ailleurs,
seulement ici !

 

 

 

 

Personne de mon passé
aux arbres ne s’est arrêté,
pas plus aux langes des montagnes,
aux ruisseaux,
car tout est en marche,
rien ne saurait retenir cette vie
qui, en moi, en appelle à Dieu.

 

 

 

***

 

 

12

 

 

Qu’est-ce donc que tu attendais
alors que de s’attarder dans ses ombres
le jour n’en finissait plus,
comme d’éveiller des formes,
de faire entendre le cri du destin ?

Le désastre ?

Il aurait suffi d’un je ne sais quoi de fort,
– le passage d’un rai de soleil
au travers du mur de ton cœur ;
l’appel dans la lumière enfin de retour
d’un inconnu de loin venu vers toi ;
l’envol radieux dans un cri
par une fenêtre entrouverte
d’une colombe de mémoire ;
une musique allègre telle,
en un printemps revenu
le long d’une allée de fleurs,
la course d’un enfant
dont toujours tu te souviens ;

            encore,
franchissant le seuil de sa maison
une mère aux mains de linge blanc ;
l’apparition derrière un rideau
d’un visage grave et bleu de jeune fille,
ou seulement, peut-être,
connu de toi seul,
striant le ciel,
un rire d’air léger.

Alors dans nos cœurs
les ténèbres
se seraient, juste un temps,
celui de la mémoire,
englouties.

 
 

***

16

 

 

Frères humains,
vous qui d’ici
arrivez au port

si loin enfouis
dans votre mort :

comme si
n’avait en vous,
pauvres fous,
jamais retenti,
malgré l’éloignement,
l’appel sans voix,
plus faste d’autant,
invitation de l’infini !

Sur la haute Croix,
comme si
jamais son cri
Dieu ne l’avait saigné
tel une vague de larmes !

Semble aux affamés suffire
à nourrir leurs faims
de ronger leurs poings
et d’avancer sur terre
d’un pas de bête,
dans la nullité aigre
des envies vaines

alors qu’au grand devant
s’ouvre la nuit ultime.

Non, l’être accroché au flanc fauve des louves
n’atteint jamais la plénitude de son désir :
pas plus en s’asphyxiant au ventre des idoles,
 glorifiant des perfections que la mort efface,
s’aveuglant aux beautés putrides des charognes.

 

 

***

21

 

 

Ils ont levé leurs mains blanches dans la lumière
et tous ont vu qu’elles ne tenaient aucune arme
ces mains d’enfants que des couteaux ou des fusils,
des bombes peut-être, ou seulement un lacet,
– à moins que ce ne fut la misère, vertige
immémorial, gène incrusté dans leurs neurones,
lèpre accrochée aux basques de toutes les guerres –
ont ainsi figés dans le sourire cruel
de l’unique paix dont les hommes se repaissent :

 

 

la paix des baillons,

la paix des cris et des cages,

la paix d’aveugles prisons,

la paix des marécages,

 

 

la paix des dortoirs de l’exil,

la paix des Loubianka,

la paix des fusils,

la paix des scélérats,

 

 

la paix de la mort nue,

la paix des fosses communes,

la paix du désastre muet,

la paix des neiges éternelles.

 

 

 

***

26

 

 

L’enfant qui me prend la main,
si doucement qu’à peine je le sens
saisir mes doigts,

de mon regard depuis toujours
il est l’hôte secret.

 

 

Si je marche assuré de par le monde
c’est à lui que j’en suis redevable.

Peut-être n’est-il qu’un chant,
voix plus muette que le silence d’ici ?

 

 

En tout cas, il s’avance par les champs
sans que son pas brise les fleurs.

 

 

 

 

 

 

***

33

 

 

Comment confondre entre le temps et l’éternel;
l’heure trop brève et l’instant à jamais tenu;
entre ce qui tombe au ventre de la mort et
ce qui s’envole en un toujours jamais déçu ?

Tout souvenir qui prend place d’avenir
c’est un cadavre qu’il me donne à ronger,
alors que s’en échappe, fragile, un souffle
dont mon âme surprend le frêle sourire.

 

 

 

 

39

 

 

Il m’arrive parfois de chérir mes faiblesses,
d’oser me réjouir de traîner dans la boue
ce pauvre corps si nu qui donne consistance
à l’esprit et l’âme dont s’anime mon être.

 

 

Car une main si douce de n’être qu’un souffle
soulève le mort lourd de mille angoisses
et le rend quoique sourd à la ferveur radieuse
d’une parole de source qui mord et brûle.

 

 

(d’un recueil à paraître pour le Marché de la poésie 2009)