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Philippe Gicquel

 

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Philippe Gicquel est né le 2 octobre 1952, à Nantes, ville où il anime des ateliers d’écriture. Ses thèmes de prédilections sont la ville, le voyage, le vagabondage ; il passe le plus clair de son temps à démolir des cloisons. Son premier recueil, Naoned-visage est paru en 1993 aux éditions A Contre Silence, à Nantes. Il a par la suite collaboré avec Couleur dite parole peinte d’Isa Slivance et Serg Gicquel, plasticiens spécialisés dans le livre d’artistes. Plusieurs livres ont vu ainsi le jour dont Les ciseaux réels du vent en 1996 et, en 2007, Au creux du monde, texte écrit en collaboration avec Isa Slivance et autour de quelques œuvres du peintre Marcel Hasquin. Auparavant, en 2000, il avait fait paraître aux Editions C.M.D. une monographie Les Marais salants de la Presqu’île Guérandaise où il signait textes et photos. Cette même année, il créa la revue Saltimbanques !, périodique poétique et semestriel. Ensuite, il y eut de nouvelles rencontres lumineuses. Il découvrit les textes d’Ana Igluka puis la musique de Resistenz et rencontra le collectif nommé le Thermogène. Dernière publication : HOMME BLEU, ICI MÊME, prose poétique, aux Editions GROS TEXTES, septembre 2008.

 

 

Voilà une voix qui erre dans la ville, dans les labyrinthes et les dédales des rues et des mémoires. Cette prose est belle. Pourquoi ? Tout simplement parce qu'elle est juste, parce qu'elle est d'une juste lucidité, devant les âmes des autres passants qui s'abritent comme ils peuvent sous la pâle invention de leur style. Et "ça s’agite toujours, une âme, et c’est instable. Intime creuset alchimique où sans cesse se déroulent d’étranges transmutations." C'est précisément ces transmutations que cerne la poésie ciselée de Philippe Gicquel au cœur de ces "labyrinthes où nous tâtonnons" et qui "se multiplient un peu plus."

 

 

Textes inédits

 

Avant-propos :

 

Les textes que tu viens de publier amorcent un recueil qui aura pour titre : Labyrinthes, mes chemins # 1. Tout ici est nouveau pour moi. Ecrire de cette manière me bouleverse dans tous les sens du terme. Et en même temps m’aide à vivre, à survivre. Si les livres de Pascal Quignard – Les ombres errantes, la barque silencieuse, Vie secrète, etc. – ont apporté une contribution forte à cette expérience, un recueil de poésie a joué un rôle important : il s’agit de ce Mouvance mes mots que tu m’avais offert à Spezet. Ce livre est venu à point. Le lisant, j’avais l’impression que quelque chose se mettait à me travailler au-dedans, quelque chose qui m’apaisait, qui me donnait envie de creuser au fond de moi-même, quelque chose aussi qui n’oblitérait pas la cruauté de la vie.

Et cela avait à voir effectivement avec cette juste lucidité que tu évoques dans ta présentation de ma sélection pour ton anthologie.

Philippe Gicquel, courriel du 20 juillet 2011

 

 

« Le bonheur, c’est peut-être de savoir qu’un jour on va tout perdre mais que, pour l’instant, on n’a encore rien perdu. »

Philippe Gicquel, courriel du 20 juillet 2011.

 

 

 

Labyrinthes, mes chemins # 1

(première série)

 

Les passages en italiques sont des citations d’auteurs.

 

 

Souvent, la pluie peigne les fumées, nettoie nos dédales, ronge nos édifices.

Alors sur les trottoirs glissants et luisants, des fragments de ville se reflètent, gris comme le chagrin.

K-ways mimosas & frêles parapluies. Sous les gouttes d’eau, nous poursuivons nos déambulations, si fragiles, si minuscules.

 

Au centre de la cité, la cathédrale, ce livre de pierre que plus personne ne sait lire.

 

Démarche de criquet gringalet.

Dégaine d’albatros exilé sur le sol au milieu des huées.

Avancer sur les routes de l’à soi.

Déterminer soi-même son chemin & surtout sa dégaine. Le style, la quintessence, l’huile essentielle de l’âme. Pousser les systèmes de pensée dans leurs dernières contradictions, leurs extrêmes tranchées, les ruiner, les disloquer. Laminer les habitudes, désarçonner la foule, ronger les cloisons. Ne jamais cesser d’être perdu ici-même, dans la nuit des hommes. Ne jamais cesser d’étouffer un peu. Sortir des rengaines.

 

Ce monde : une constellation de fragments.

 

A chaque fois que les savants découvrent une nouvelle exoplanète, un virus, un temple romain enfoui sous des tonnes de sable & de gravats, une étonnante créature au fond des mers, au fond des abysses, un yéti dans le fin-fond du Tibet, une particule inattendue, une rognure d’extraterrestre, le squelette aberrant d’un ange, à chaque fois, les labyrinthes où nous tâtonnons se multiplient un peu plus.

 

Le style vestimentaire de la passante dans la rue, du passant, est la cloison qui sépare leur réalité interne, chaude, intime, du monde extérieur. Derrière le rideau du vêtement, sous l’épiderme, cette mince surface de frottement, palpitent peut-être la plus grande détresse, une immense solitude ou au contraire une inaltérable sérénité.

Ce style est tantôt une grimace, un leurre, un appel, une caricature, une opinion, un laisser aller, une manie, une exigence, une dignité, un dandysme. Sur les trottoirs, dans la foule, l’être humain n’existe que par cette dégaine qu’il a choisie, cette manière d’habit, cette élégance ou ce négligé.

Rien d’autre ne parle de lui avec plus de justesse. Sauf peut-être cet éphémère voile qui passe parfois rapidement sur son visage, ce geste involontaire, qui laisse échapper une bouffée de chagrin ou de duplicité.

Avec un peu d’entrainement, on peut déceler ces moments où, chez lui, quelque chose s’agite sous le masque, hurle ou s’inquiète.

Parce que ça s’agite toujours, une âme, et c’est instable. Intime creuset alchimique où sans cesse se déroulent d’étranges transmutations.

L’identité d’un être humain est celle d’un caméléon mort de trouille, harcelé par des démangeaisons incurables & des impulsions purement instinctives. Ici les discours sont laminés. Ici, seuls les comédiens ne chantent pas faux.

 

Ne pas avoir d’histoire, de biographie.

Ne garder du passé que la mémoire d’un brouillard de sensations, le souvenir têtu d’une aile de cormoran qui froufroute au-dessus d’un bras de Loire, un bel après midi d’été.

 

Le destin d’un homme est comme le crissement des chaussures d’un marcheur vêtu de noir et qui avance  dans la neige. De temps en temps, on aperçoit sur les bords du chemin des cathédrales, des ponts suspendus, des pyramides, des musées, qui se dissolvent tranquillement dans des big-bangs, des galaxies en fuite, des phénomènes inéluctables.

Les poches pleines de mots - bonheur, brouette, porte avions, bibliothèque, amour, patrimoine, devoir - l’homme avance, muet. Le voilà à peu près aux deux tiers de sa vie. Il cesse d’exiger. Aussitôt, la neige finit d’être un linceul blanc et il s’aperçoit qu’elle est faite de milliards de cristaux, de fleurs de gel, de reflets pétillants.

Alors, debout au milieu du champ de neige, l’homme sent monter au-dedans de lui une mélodie fantastique, comme si la musique du monde voulait s’extirper de son propre corps à lui.

 

Assis au cœur du dédale, je contemple des enchevêtrements de destins, des foules un peu folles.

Coulent les minutes de ma vie comme minces violons noirs.

 

Du printemps jusqu’à l’automne, en fleurs, en fruits, les pêchers habitent paisiblement la lumière.

Dans le verger, le silence vient me tenir compagnie, en patte douce, comme une nuit.

Les labyrinthes ne s’étendent pas jusqu’ici.

 

Quand on a assez vécu, on sait que personne ne s’intéresse à personne. On sait qu’on n’a pas besoin de se cacher pour être caché.

 

Références des passages en italique

 

peigne les fumées

Guillaume Apollinaire, Liens, Calligrammes, nrf, Poésie/Gallimard, 1974.

 

exilé sur le sol au milieu des huées

Charles Baudelaire, L’albatros, Les fleurs du mal, Garnier Flammarion, 1964

 

Quand on a assez vécu, on sait que personne ne s’intéresse à personne. On sait qu’on n’a pas besoin de se cacher pour être caché.

Pascal Quignard, Vie secrète, Folio, 2007