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Pierre Bergounioux

 

 

Bergounioux

 

 

Pierre Bergounioux est né à Brive-la-Gaillarde en 1949.Ancien élève de l’E.N.S de Saint-Cloud, Agrégé de lettres modernes, critique littéraire, mais aussi sculpteur-soudeur, enseignant, militant de gauche, père de famille, et… pêcheur de truites, Pierre Bergounioux est profondément attaché au sol de la Corrèze où s’enracine une œuvre qui dit le déracinement. Il a été longtemps enseignant en collège (voir Ecole : mission accomplie où il dressse le constat de l'échec du collège unique et l'humiliation qui y est subie par les élèves en échec).

Dans le ressassement des mêmes motifs, dans une écriture poétique exigeante, dans ses tâtonnements subtils et ses échos, son œuvre se déploie comme un seul livre sans cesse recommencé qui dit de façon constante cette « incertitude essentielle », ce « conflit inexpiable » qui ne finira qu’avec son auteur ainsi qu’il est dit plus loin. Si elle met à jour une connaissance, c’est, comme chez un Follain, celle d’une « impossibilité de connaissance ». Tout entière vouée au monde rural, à sa rugueuse poésie, à cette essentielle humilité qui est expérience intime la plus profonde (« l’expérience intime est partout dans ce que j’écris. » avoue-t-il à Yves Charnet) cette œuvre est avant tout celle d’un vrai poète quand bien même elle semble se déployer dans l’espace du roman ou de l’écriture autobiographique. Je dis "vrai poète" en ce sens où Pierre Bergounioux affronte, mot après mot et par les mots eux-mêmes, livre après livre et par les livres eux-mêmes, l'insécurité et l'incertitude. Nous donnons à lire ici un long texte écrit l’été dernier aux Bordes, texte généreusement offert par son auteur pour ce site.

 

Dernières parutions :

École : mission accomplie, éditions les Prairies ordinaires (2006)

Sidérothérapie, Tarabuste (2006)

Où est le passé, entretien avec Michel Gribinski, L'Olivier (2007)

Carnet de notes. Journal 1991-2000, Verdier (2007)

Années folles, Circa 1924 (2008)

Agir, écrire, Fata Morgana (2008)

Couleurs, Fata Morgana (2008)

 

« L’utopie s’est vidée de sa substance, retirée non pas seulement du réel mais des possibles latéraux. Nous ne sommes pas au monde. Il n’est plus nulle part où nous pourrions aller, ni avant, puisque c’est du passé, ni après, où le triste aujourd’hui, en l’absence d’alternative, semble devoir indéfiniment se perpétuer. La réalité est devenue utopique, mais au sens le plus strict du terme et la vieille question – être, ne pas être, dormir, rêver peut-être – se pose avec son acuité coutumière, son éternelle nouveauté. »

 

 

 

« Le sens du monde s’enracine en de certains lieux, ni plus ni moins que certaines essences d’arbres, qu’on cherchera en vain sous de certaines latitudes dans de certains sols. » (L’Héritage)

 

 

 

 

 

Ardennes intérieures

 

 

Mercredi 2 juillet 2008

            Rentré, hier, du Quercy. Levé à six heures moins le quart. La maison est comme noyée d’une eau grise et la fraîcheur, piquante, m’oblige à enfiler un gros tricot. Toute la matinée à l’atelier. Je soude pièces hétéroclites et chutes de fer dans le coffrage. J’en tire des parallélépipèdes rectangles ajourés que j’associerai sur deux rangs de largeur, cinq ou six de hauteur et installerai chez le récupérateur de métaux de Saint-Priest de Gimel qui voudrait mettre une touche artistique devant ses bureaux. Après ça, je tire une face mélancolique d’un grand fer de houe, deux bustes de juges d’un couple de marteaux de cordonniers fixés sur des blocs arrondis, comme des troncs, découpés à l’oxygène. Manger me rend des forces. Je reviens à la charge en début d’après-midi, monte un grand chaman vêtu de chaînes d’attache de vache, une copie d’antilope bambara, un personnage debout avec des lames de cultivateur. Les averses se succèdent.

            A deux heures, j’ai fait un saut à Maussac pour jeter le courrier à la poste. Le vide, le décor décati de maisons cubiques en granit gris, aux volets clos, sous le ciel sombre, m’ont donné un pénétrant accès de tristesse. Le chauffagiste passe en début de soirée. La chaudière refusait de démarrer. Je faisais chauffer, chaque matin, une grande casserole d’eau, sur la cuisinière, pour me laver comme je pouvais. C’est l’électrovanne qui a été détruite par la foudre. Le plastique est boursouflé sur le trajet de la décharge. Par bonheur, il y avait, dans le fourgon, la pièce adéquate, quoique d’une marque différente. C’est l’affaire de trois minutes. Je vais retrouver les raffinées délices de la douche. Lorsque l’épuisement vient, j’ouvre le tome deux de La Méditerranée de Braudel, qui est un livre majeur, éminent. A neuf heures, mes yeux se ferment. Je monte me coucher dans la chambre verte.

 

 

Samedi 5 juillet 2008

            Levé à cinq heures, sous la nuit finissante. Ciel obstinément couvert, d’où tombent quelques gouttes. Décidément à court de pièces suggestives, grosses d’une vie seconde.

            Je quitte Les Bordes à huit heures et demie, sous un ciel menaçant, prends de la viande à Maussac, pousse jusqu’à Meymac pour tirer de l’argent, acheter du pain, le journal, avant de passer à la supérette. Nous sommes trois clients dans les travées du magasin, vers neuf heures, un samedi matin. Le bureau de tabac est fermé. Une affichette signale que le débit le plus proche se trouve à Saint-Angel. Avant d’entreprendre le voyage, je m’arrête, une nouvelle fois, à Maussac, au café. La dame n’avait plus de cigarettes, lorsque j’y ai passé, avant-hier, mais elle m’a dit qu’elle serait réapprovisionnée en fin de semaine. Et de fait, une vingtaine de paquets sont rangés sur les étagères, dont cinq de Gauloises bleues. Retour aux Bordes à dix heures, sous la pluie battante.

            Je tire de la réserve tout ce qui peut entrer dans les modules que me livre le coffrage. Le reste, j’irai le déposer à la déchetterie, à la première occasion. Je soude trois parallélépipèdes supplémentaires. Comme je suis resté un an sans aucune activité physique, il me vient une profonde fatigue.

            La taupe qui retournait le sol devant l’entrée s’est prise au piège que j’avais tendu. Comme j’ai observé d’autres monticules sous les tilleuls, près d’une table de pierre, je le retends. Ca ne traîne pas. Un instant plus tard, soulevant le seau qui couvrait le dispositif, je découvre un rat taupier qui s’est fait étrangler. Les paroles de Maurice, à leur sujet, me reviennent : « C’est des salauds. On peut pas s’en faire des copains ». Quatre ans qu’il nous a quittés, emporté par un infarctus.

            Mam a passé, comme à l’ordinaire, sa journée dans la chaise longue, près de la fenêtre, à lire. Elle ne s’est interrompue que pour les deux courtes promenades qui la conduisent jusqu’à l’embranchement de la route. Comment ne pas se souvenir, ne pas revenir, en pensée, avec douleur, au temps où nous vivions ensemble, à Brive, du vivant de papa, aux grandes espérances de ma jeunesse, à l’impatience extrême de faire ce que je voulais, d’être un peu fixé, aussi, s’il se pouvait.

 

 

Dimanche 6 juillet 2008

            Je n’ouvre les yeux qu’à six heures. J’ai abusé de mes forces, ces derniers jours. Il pleut abondamment, dans le matin. On se croirait en automne.

            J’écris jusqu’à dix heures. Ensuite, à l’atelier où je me tiendrai jusqu’à sept heures du soir. Je continue à souder  des modules que j’empile, pour voir, sur quatre rangs de hauteur. Ca donne une sorte d’étroit panneau à claire-voie, de totem, de haute stèle aux motifs confus et fins, que coiffe un petit personnage à la posture conquérante – le patron, régnant sur l’univers hétéroclite des ferrailles. Je songeais, penché sur la table de soudure, que ces travaux sont un remède aux pensées tristes, à la désespérance qui m’assaille et me nuit, me détruirait, presque, lorsque je suis livré à moi-même, sans occupation physique ni objet tangible.

 

 

Mardi 8 juillet 2008

            Aube sale, mouillée, froide. Une semaine que nous avons du mauvais temps. Je sens le froid me prendre, dans la cuisine, où j’écrivais, et me résous à faire du feu. Je passe chercher des bûches à la resserre, sous le crachin, rapporte deux brouettées que je verse dans la caisse à bois, allume et me rassois. Mon attention est soudain attirée par un bruit de conversation. C’est le feu qui parle, d’une voix nasillarde, indistincte, pareille, un peu, à celle qui parvient, de loin, du haut-parleur d’un meeting en plein air, d’une fête foraine ou alors d’un poste de radio qui marcherait, au deuxième étage d’une maison aux fenêtres ouvertes, et transmettrait, en direct, un match ou une course cycliste. Jamais le poêle n’avait tenu pareil langage, qu’on semble à deux doigts de comprendre comme, parfois, l’eau des ruisseaux, lorsqu’elle s’engouffre entre des pierres et dit quelque chose qui expliquerait tout, si on avait l’ouïe assez fine, l’esprit assez délié. C’est qu’il est assez inhabituel qu’on fasse du feu, un 8 juillet.

            A dix heures, j’abandonne la plume et le papier et gagne l’atelier. Décidément à court de fer. Une penture tordue me livre un corps d’antilope, un doigt de godet d’excavatrice une grosse tête massive, conique. Je reprends après déjeuner, tire deux silhouettes stylisées de vieux fers plats, perforés, profondément corrodés, provenant d’antiques machines agricoles  - un travail artisanal, de forge. Insensiblement, le ciel s’éclaire. Un peu de bleu infiltre la grisaille. J’en profite pour lancer les lessives auxquelles je n’avais pu procéder, depuis mercredi dernier que nous sommes arrivés.

            Mal  dans la poitrine, lorsque je fume. C’est, je suppose, la lésion des coronaires décelée à l’automne, lorsque j’ai dû être hospitalisé, après le malaise, en gare d’Austerlitz. Or, je n’envisage pas de me passer de tabac. Il est le seul agrément de la vie aride, vaguement désespérée, à laquelle j’étais voué.

 

 

Lundi 14 juillet 2008

            Levé à six heures moins le quart. J’ai récupéré Cathy, hier, à Clermont, avec Lina. Lorsqu’elle descend, un peu plus tard, je lui expose les sentiments passionnés qu’elle m’a inspirés dans l’instant, voilà quarante-cinq ans et sans discontinuer depuis lors, que les puissances occultes, les bonnes, les munificentes, l’ont placée sur mon chemin sinistre. Le tout à travers les brisures dorées, les trouées d’une migraine ophtalmique que je traite au Doliprane. La pluie semble enfin nous avoir oubliés. De blancs nuages inoffensifs passent au ciel.

            Deux fournées de fer, dans le coffrage. Mon totem, lorsque j’associe les modules, par terre, sur le ciment, devant l’atelier, pour voir, accuse près de trois mètres de hauteur. Je n’irai pas plus loin. J’ai épuisé la réserve de métal. Jacques passe sur ces entrefaites et entreprend, comme ça, de démonter la faucheuse, qui barrait partiellement l’accès du hangar et me gênait. Il adopte spontanément l’attitude réfléchie qu’il doit à sa formation, technique, plus profondément, peut-être, à un rapport à soi pacifié, heureux, tandis que je suis en butte depuis le commencement et, avant cela, sans doute, dès mes vies antérieures, à une incertitude essentielle, à un conflit inexpiable, qui ne finira qu’avec moi. Donc, il mobilise très judicieusement la panoplie nécessaire, clé à griffe, clés plates, burins, pinces, grand levier, masse et marteaux. Il commence par extraire le support du siège et le long timon de frêne. Nous calons l’engin sur de forts tronçons de pommier pour retirer les roues et la boîte d’engrenage, l’arbre de transmission et l’essieu. Bientôt, il ne reste plus que la carcasse de fonte moulée. Jacques la brise à coups de masse. J’entasse les débris le long du mur de la grange. Je les déposerai à la déchetterie avec les ferrailles.

            La maison revit depuis le retour de Cathy. Ce n’est pas seulement qu’elle a passé l’aspirateur, la serpillière, donné la chasse aux araignées, fait des lessives, repassé, confectionné un gâteau mirobolant, pris soin de la petite. C’est son sens et son goût de la vie, sa présence au monde, son énergie sûre, profonde, positive qui ont purifié l’air des mélancoliques pensées, des tristesses inutiles, des ombres endeuillées dont il était comme chargé.

            Vers cinq heures, nous montons aux Plates, avec la petite. Je retrouve avec émotion le vaste panorama qu’on découvre, de cette hauteur, la houle verte infinie, figée de la vieille Corrèze, jusqu’aux bleus estompés, très loin, des monts du Cantal. Christian C. vient de faire les foins. D’ailleurs, il est là. Il a rangé son tracteur sous les arbres, monte dans sa fourgonnette et nous rejoint à travers le pré en pente. Nous parlons un moment, dans l’exquise senteur de l’herbe coupée – les difficultés du métier d’éleveur, l’incohérence des directives européennes. Ses veaux passent par la Grèce pour entrer en Italie, afin d’éviter les vaccinations et la quarantaine que celle-ci impose aux importations animales d’origine française. J’attrape une grosse Ephippigera des vignes et la montre à Lina. « Quelle horreur ! », dit-elle d’une voix de théâtre. De retour à la maison, elle vient inspecter mes »statues », rangées sous le hangar.

 

 

Vendredi 18 juillet 2008

            Levé à six heures et quart. Matin clair mais la fraîcheur est désagréable, au point du jour. Je monte un nouveau chaman, avec ce qu’il restait de chaînes d’attache, peins des pièces. A onze heures, je suis épuisé.

            Après déjeuner, avec Paul, qui est arrivé avant-hier de Nancy, nous chargeons un dernier lot de ferrailles rebutées que nous allons déposer à la déchetterie de Meymac avant de prendre la N 89. Nous roulons sous un beau ciel d’été, d’enfance, de grandes vacances, de Charles Trénet. J’ai emporté l’appareil numérique, avec une photo du totem. Lorsque nous arrivons à la casse de Saint-Priest de Gimel, nous prions les dames du bureau de la transférer sur leur ordinateur. Paul les aide à effectuer le transfert. Le patron vient voir, trouve le truc à son goût – « C’est beau »- et nous convenons de l’installer chez lui mardi. Il fera découper une plaque de fer de dix mm d’épaisseur et d’un mètre carré pour le stabiliser. Ensuite, avec Paul, nous explorons les monts métallifères de la casse. Comme chaque fois, il faut surmonter l’espèce de confusion mentale induite par l’énorme enchevêtrement. C’est ici qu’aboutit toute chose lorsqu’elle est faite de métal. Un grossier classement assigne à chacun sa place. A droite du hangar, des compressions de zinc, des centaines de mètres de gouttière compactées à la presse hydraulique. Ensuite, après la bascule sur laquelle stationnent les camions, pour la pesée, l’aluminium, sous toutes ses formes, monticules de copeaux frisottés, éléments de chaudronnerie bosselés, crevés, carénage de fuseau moteur d’avion – un Transall fabriqué en Allemagne, après vérification-, longs réservoirs extérieurs fuselés de Mirage III, platines de boîtes de vitesses automatiques provenant de l’usine Borg-Warner, installée un peu plus haut, sur la nouvelle zone d’activité, près de la N 89.  Le fer commence après, à droite, et occupe toute la partie gauche du site, sur un hectare, à peu près. Abondance trompeuse. L’essentiel se compose de volumineuses pièces issues de constructions industrielles démantelées, piliers, poutrelles, cloisons, tronçons de passerelles et de ponts rivetés, fers marchands rouillés, rouleaux d’inox, certains partiellement déroulés, en provenance de la manufacture d’armes de Tulle, machines-outils, carcasses de camions, de pelles mécaniques, de bulldozers, antique rouleau compresseur. Dans une immense benne, une douzaine de cuves sphéroïdales en cuivre martelé. Elles proviennent – nous l’apprendrons après- d’une usine de dragées de Brive, qui a déposé son bilan. Ces chefs d’œuvre de grosse dinanderie, d’un mètre cinquante de diamètre, à peu près,  vont être vendus au poids, expédiés en Espagne, comme tout ou presque de ce qui est rassemblé là, refondus et exportés en Chine. J’ai beau m’arracher les yeux, chercher à percer les apparences, tâcher de deviner la vie seconde, formelle, purement plastique, des éléments amoncelés tout autour de nous, sur cinq mètres de hauteur, il faut se rendre à l’évidence : ils en sont dépourvus. J’hésite à embarquer deux vis d’Archimède de deux mètres de longueur. Paul, bon fils, en extrait une, la redresse, pour me permettre de juger. Finalement, c’est non. A la dernière extrémité, je tombe sur de la grosse cornière rouillée que la pelle mécanique a sauvagement tordue pour la détacher d’on ne sait quels éléments en inox (je le vois aux soudures) à quoi elle était associée. Il me semble pouvoir tirer un parti intéressant des courbes, des étranglements, des plis que les mâchoires de l’engin lui ont imprimés. Nous l’enfournons dans la voiture, avec quelques platines de boîte de vitesses que j’enchâsserai par quatre, dans un cadre, comme je l’ai déjà fait, et nous prenons doucement la route du retour sous le même ciel très bleu, agrémenté de petits nuages pareils à des poignées d’ouate, comme autrefois.

            Halte à l’entrée d’Egletons, pour acheter du mélange deux temps, du pain, un peu plus loin. C’est que nous comptons abattre le prunier qui a séché sur pied, sous la maison. Paul démarre la tronçonneuse, taille le sifflet. Nous l’aidons, sa mère et moi, à faire tomber l’arbre. Il l’ébranche. Toujours, le feulement de la tronçonneuse m’inquiète. Il couvre tout. S’il arrivait quelque chose, je ne pourrais pas prévenir, alerter. L’événement aurait beau jeu de se produire, à l’abri du vacarme. Nous gardons le tronc, qui est sain, débitons les maîtresses branches et empilons le reste au pied du monticule. Nous le brûlerons avec l’herbe coupée, les débris de la haie. Je poursuis la lecture de Braudel jusqu’à l’heure de me coucher.

 

 

Dimanche 20 juillet 2008

            Jean est arrivé hier en milieu d’après-midi mais, comme je devais me rendre à la soirée littéraire d’Ussel, c’est à peine si j’ai pu échanger quelques mots avec lui avant de quitter Les Bordes. Il va faire une radieuse journée. Nous nous installons dans les sièges de toile, devant la buanderie. Mon Vieux Cinge est devenu un homme, un père aimant, soucieux. Lina, qui s’est levée un peu plus tard, lui tourne autour, ne le quitte pas. Paul nous rejoint et c’est, un court instant, un peu, le temps d’avant, quand ils étaient petits, que nous les descendions de Paris, où ils étaient nés, où leurs jours se passaient, dans la vieille Corrèze, où ils avaient eu leurs vies antérieures. Cathy passe, attrape la petite, l’entraîne dans la salle de bain, la coiffe, lui enfile une jolie robe à fleurs et nous la rend. L’autre, sac au dos, gambade et sautille près de nous. Nous marcherons, Jean et moi, jusqu’à l’embranchement de la route, sous le berceau des chênes, parlant doucement, sérieusement, comme font les adultes puisqu’il en est un, lui aussi, désormais.

            Avec Cathy, nous les conduisons, sa fille et lui, à Meymac, à une heure et demie. Le suspens dominical accuse encore, s’il se peut, le vide et l’absence du pays. Pas une âme, dans les rues que nous traversons pour atteindre la gare. Rien n’a changé depuis quarante ans et plus que je suis descendu ici, pour la première fois de ma vie. Il neigeait, beaucoup. Les noires forêts de la Corrèze haute défilaient à la vitre de la Micheline, à travers la bourrasque, et le froid m’était rentré dans le corps, pour ne le plus quitter, lorsque j’avais pris pied sur le quai duveteux de la gare, effaré, seul comme jamais je ne l’avais été. Mais ces événements très insolites me restaient comme extérieurs. C’est que je montais voir, dans le plus grand secret, la princesse et la fée de mon adolescence. Laquelle est présentement assise à mes côtés, sur la dure banquette de bois de la salle d’attente, comme si tout était simple et facile, naturel, acceptable, écrit d’avance alors que c’est le contraire, en termes de vie ou de mort que la question se pose, tôt, de savoir si et à quelles conditions on peut consentir à continuer. Bon. Nous passons sur le quai peu avant que le TER n’entre en gare. Le soleil donne durement, malgré l’altitude. Il y a trois autres voyageurs, pour Limoges. Sur le ballast, deux frettes de traverse, un tire-fond rouillés. Les deux voitures, bleu sombre, museau aérodynamique, vastes vitres fumées, entrent à l’heure dite dans le décor de maisons vieillottes, de bois, resté des années trente et emportent Jean et Lina.

            Au retour, je passe à l’atelier, soude un énième chaman, une femme tirée d’un tronçon de cornière, une tête à la Naum Gabo avec des redondes de joug. Je monte un miroir circulaire de 42 cm de diamètre sur un arbre à cames soudé, lui-même, sur une poulie de courroie d’entraînement, en guise de pied. Avant ça, j’ai décapé, avec un disque à polir, de minces tranches de rail que m’avait gardées le libraire d’Ussel. Mal au dos.

 

 

Mardi 22 juillet 2008

            Le beau temps nous reste. En attendant que Paul se lève, je polis l’assemblage de rectangles d’inox soudés, hier, puis, armé d’un vieux ciseau à bois, fais sauter la garniture de mastic des carreaux de la buanderie que je compte remplacer. L’armature métallique, me dira Cathy, provient d’une vieille forge de Davignac, où son père l’avait récupérée.

            Il est dix heures lorsque nous quittons Les Bordes, Paul et moi. Nous avons chargé les cinq modules du totem, le poste de soudure, des cales, des éléments de jointure dans la voiture, qui accuse le coup. A Saint-Priest de Gimel, nous les transférons dans l’atelier, plaçons les modules à plat, bien dans l’axe, sur le ciment, et j’entreprends de les associer. C’est en leur faisant faire un demi-tour, pour souder l’autre face, que je découvre l’inquiétante flexibilité de ma construction. Elle n’était guère perceptible sur de faibles longueurs. Sur trois mètres, elle devient compromettante, dangereuse, même. Je vais en avoir la brutale confirmation. Il n’est  pas loin de midi. Je prétends dresser mon totem, avec l’aide de Paul. Nous n’avons pas atteint la verticale qu’il rompt à hauteur des deux tiers. J’essaie désespérément de retenir la partie haute, que je tenais. Mais elle est bien trop lourde pour moi. Cent kg de fer se précipitent au sol, m’entraînent quoi que je fasse. Une partie heurte une bouteille de gaz qui se trouvait là. L’autre me pince l’extrémité de deux doigts de la main gauche. Paul, par bonheur, n’a pas été touché. Ca fait un boucan considérable. Le fils du patron, qui travaillait à proximité, passe. J’hésite à retirer le gant, à examiner les dégâts. Curieusement, le bout des doigts est devenu insensible, comme s’il n’existait plus, mais j’ai la délicate sensation du sang qui ruisselle, sous le cuir. Si la dernière phalange a été sectionnée ou pas, c’est ce qu’il faudrait vérifier. Allons-y ! J’épluche, de la dextre, la main meurtrie. La pulpe de l’annulaire a éclaté, au bord, sous la pression. Le majeur a doublé de volume, l’ongle déjà bleu. Ca cuit mais c’est peu de chose, au fond. L’atelier est flanqué d’un cabinet de toilette. Je passe la main sous l’eau froide. On me donne une compresse, un cachet effervescent. Un vertige me vient lorsque je sors, dans le soleil. Dois m’asseoir sur un fût d’essence, le temps que passent la faiblesse qui m’envahit, des taches colorées, un trouble de la vision. L’entreprise ferme jusqu’à deux heures. On nous indique un restaurant calme, près de l’étang de Ruffaud, à quelques km d’ici. Et nous voilà partis, avec Paul, pour nous remettre de nos émotions et de nos fatigues.

            On s’enfonce dans la campagne de la Corrèze moyenne, où les feuillus le disputent encore aux résineux. Nous pensons, un instant, nous être égarés puis l’étroite et tortueuse route débouche sur l’étang. Un petit complexe touristique a été édifié sur sa rive, restaurant, ponton, pédalos, bouées jaune fluo, sur l’eau qui prend au ciel son bleu profond. On s’installe sur la terrasse, à l’ombre d’un parasol. L’affaire ne marche que deux mois par an, l’été. Elle est tenue par des compatriotes. Ils ont la physionomie un peu ingrate de l’endroit, sont tatoués, serviables, parlent trop vite. Le charme de l’instant m’est sensible, malgré les vifs élancements de la main gauche.  Nous partageons, Paul et moi, un moment de répit, au Pays Vert, près de l’eau, dans les bois. Nous avalons avec appétit le plat du jour tandis que des touristes, à d’autres tables, se font servir des spécialités régionales dans de grandes assiettes débordantes. Je trouvais aux hommes d’aujourd’hui, aux femmes, aussi, une corpulence insolite. Il me semblait qu’on était moins charnu, moins dodu, jadis. Je comprends pourquoi, maintenant. Avant de reprendre le chemin de Saint-Priest, nous allons déambuler sur le ponton, qui épouse le contour de la berge. Dans l’eau jaune, peu profonde, des perches arc en ciel ont creusé leur nid, de la taille, à peu près, d’une assiette à soupe. Elles ont dégagé la vase pour déposer leur ponte sur le sable. Toutes les dix secondes, elles font une sortie pour disperser des alevins qui papillonnent autour et voudraient bien, je suppose, gober leurs œufs.

            On revient à la casse. Je change, impromptu, le plan de montage. Jamais mon truc ne tiendra sous la forme exagérément mince, excessivement haute, que j’avais d’abord envisagée. Je vais donc le monter en deux parties, d’inégale longueur, jointes à angle droit et qui s’épauleront. Nous plaçons la plus courte sur la plaque de fer qu’on nous a découpée au canon à plasma. Je la soude à la base. Nous lui adjoignons la plus grande, que je lui associe après l’avoir, elle aussi, fixée au socle. Ultime complication : le petit personnage – l’effigie du patron- se trouvait sur la partie basse. Il doit régner, en maître absolu, au sommet de la construction. On me passe une disqueuse. Je lui coupe les pieds, le recale, non sans mal, au pinacle où je le soude. Ultime précaution : je fixe une entretoise de fer perforé aux bords extérieurs de l’angle que forment les deux éléments du totem, une hypoténuse  qui renforcera sa cohésion. Il est cinq heures. Nous prenons congé. Je meurs de soif – l’effort, la fatigue, « le stress », comme dit Paul, la douleur, qui est supportable mais sensible, constante. Touchés de l’éclat du jour, de la profusion des verts de juillet, du bleu, de l’or partout répandus sur la terre. La haute Corrèze enferme deux univers opposés selon que le soleil l’éclabousse, comme aujourd’hui, ou que la pluie ramène, en plein été, la froidure et la grisaille morne de novembre.

            Halte au supermarché d’Egletons, où nous achetons, Paul, une boisson industrielle à base d’extraits de jus de pomme et de poire, moi, une bière que je décapsule séance tenante, dans la voiture. Nous sommes sales comme tout. J’ai la figure noircie par les fumées de la soudure et, comme il n’est pas dans mes habitudes de boire de la bière l’après-midi, je sens bientôt une ivresse vague, désagréable, me prendre. On repart pour se garer, après le rond-point, à proximité de la pharmacie. Paul traverse la rue pour appeler sa mère, de la poste. Il veut savoir si la centrifugeuse dont il s’est fait expliquer le fonctionnement, à la boutique d’électroménager du centre commercial, lui conviendrait ou non, pour faire sa gelée de framboises. Mais il n’y a personne aux Bordes et il me rejoint. Je prends les médicaments de Mam, des compresses et de l’onguent, pour mes doigts. Le moindre contact avec le volant me vaut de cruels élancements. Je dois conduire d’une main. En sortant de la pharmacie, j’ouvre un paquet de cigarettes et abandonne cavalièrement l’enveloppe de Cellophane au vent. Ce qui suscite la réprobation de Paul, moraliste vétilleux, intransigeant. Je lui oppose que je mène, ici, une vie de prolétaire, de salarié agricole, que la société les traite injustement et qu’ils sont justifiés à prendre des libertés avec la société, comme de boire de la bière dans une voiture, sur un parking de supermarché, ou de jeter des trucs par terre. J’ai droit à une petite homélie.

            Lorsque nous arrivons aux Bordes, Mam rentrait de sa très courte et chancelante promenade, accompagnée par Cathy. Son état de faiblesse est un crève-cœur permanent. Je comptais m’asseoir, respirer. C’était compter sans la sollicitude de Cathy, qui entend me conduire aux urgences, de Paul, qui cite son frère – « Toute plaie à la main doit être examinée à l’hôpital ». Pas moyen d’échapper. Je monte prendre un bain, me change et Cathy me conduit jusqu’à Ussel. Classique embouteillage à hauteur du carrefour central. Elle se dégage par la droite. Nous nous égarons un peu dans les nouveaux quartiers résidentiels avant de retrouver l’hôpital. Je descends devant les urgences. Cathy repart pour le centre commercial où elle entend se procurer une centrifugeuse. Pas d’autre patient que moi, au guichet – une loge protégée par un grand vitrage cintré, coulissant. Un médecin, d’origine arabe, m’accueille, remplit le formulaire et me confie à un autre, d’Afrique centrale, qui m’entraîne dans une salle de soins. L’Assistance publique exploite éhontément ces praticiens issus de l’ancien empire colonial. Je vois ça, à la maison, avec Samira. On me retire le pansement de fortune que je m’étais confectionné, à Saint-Priest. Une radiologiste arrive, me conduit dans la salle encombrée d’appareils volumineux où elle va prendre un cliché. Je m’assois devant une petite table métallique, pose la main dessus. Un réticule lumineux descend au centre du métacarpe. Retour en salle de soins. L’image arrive un instant plus tard. Le médecin noir l’applique contre l’écran lumineux. Je vois ce que la mort fera de moi. C’est une expérience nouvelle, magique, à laquelle, seule, l’humanité du XXe siècle a eu accès. Pas de fracture. Je le savais. Je pouvais bouger les doigts. Frappé, également, de la finesse du cliché. Les pores de l’os, ses fibres sont nettement perceptibles. Arrive une infirmière, à qui je demande de bien vouloir réduire le pansement au minimum parce que j’ai des choses à faire et que trop de tissu me gênerait. « Les hommes, vous êtes tous pareils », dit-elle. Il est sept heures et demie lorsque je sors. Cathy m’attendait dans le hall, qui est climatisé. Aux Bordes une demi-heure plus tard, où Mam s’inquiétait, Paul aussi, en fils excellent, merveilleux. La douleur m’empêchera longtemps de trouver le sommeil. Je descends prendre des cachets et m’endors très au-delà de minuit.

 

 

Jeudi 24 juillet 2008

            Debout à cinq heures. Le jour point à peine. Il sera beau et chaud. Je poursuis la lecture de Braudel jusqu’à huit heures que Mam se lève. Je fourre ses valises dans la voiture, avec l’assortiment de ferrailles destiné à Gaby (« Discours de Joseph Staline », chaman, graphe  rouge, petit fétiche, tranche de rail polie, etc.). Nous partons à neuf heures. M’arrête, une heure plus tard, à l’entrée de Brive, au supermarché, pour faire les courses de Mam. Trois semaines qu’elle a quitté son appartement pour monter aux Bordes, avec moi. M’impatiente, comme toujours, de la lenteur des gens, du temps infini qu’ils mettent à faire des choses insignifiantes, de leurs parlottes superflues. Me revient une remarque de Max Weber sur la conduite des entrepreneurs protestants pessimistes qui jetèrent les fondements du capitalisme, introduisirent le calcul rationnel dans l’activité économique : « agir sans parler ». Il en allait déjà ainsi lorsque j’étais gosse. La lenteur des adultes, leur plat conformisme, leurs phrases inutiles m’exaspéraient. Mais je n’avais pratiquement aucune indépendance. Il me fallait renoncer aux extravagances, aux lubies, aux passions dont j’avais déjà le crâne et le cœur farcis, et cela décuplait ma contrariété, mon irritation.

            Je trouve, par extraordinaire, une place libre, au pied de l’immeuble. La dame qui s’occupe de l’aide ménagère arrive sur nos talons. Elle conduit Mam jusqu’à son appartement pendant que je décharge la voiture, transfère bagages et ferrailles dans l’ascenseur. Je quitte Mam. Nous nous reverrons dimanche. Je reprends le boulevard circulaire, cherche en vain à me garer en face du palais de justice et finis par trouver une place derrière Saint-Cernin, l’église triste. Il fait très chaud. Les martinets tournoient au ciel de jadis. Je rafle les neuf dernières bouteilles de vin de Glanes qui restaient au caviste, auxquelles j’ajoute un pot de moutarde violette. Le garçon qui me sert a la voix caverneuse de l’acteur Charles Denner. Je repars mais m’arrête encore à Tulle pour acheter des disques abrasifs et de la peinture noire en bombe. Etrange endroit, décidément, que cette zone commerciale coincée dans la gorge de la Corrèze, entre les hautes parois rocheuses auxquelles s’agrippent les bois. Un souffle de l’allégresse de mes jeunes années m’accompagne tandis que je gravis les contreforts du plateau où les vieux dieux avaient caché Cathy, pensant la dérober à mes poursuites. S’ils y avaient réussi, j’aurais fini instituteur, célibataire, distrait, plein de bizarreries et peu coiffé, entre le Causse de Martel et la Bouriane où j’ai ma demeure profonde, ma véritable patrie. Mais ils n’ont pas réussi.

            En fin d’après-midi, nous avons la visite de Marcel P., qui est pharmacien mais a entrepris d’écrire un ouvrage sur les marchands de vin de la haute Corrèze qui, sous le second Empire, s’adonnèrent au courtage des crus de Bordeaux dans le Nord de la France et en Belgique. Le héros fondateur fut, semble-t-il, un cultivateur aisé, relativement, du bas de Davignac. C’est lui, et ses imitateurs, qui assurèrent la fortune du Pomerol et du Saint-Emilion.  Notre interlocuteur est parfaitement conscient du caractère extraordinaire, quasiment irrationnel, de cette aventure qui eut pour contrecoup d’introduire l’économie monétaire, l’aisance, le sentiment du monde extérieur dans une région isolée, misérable, autarcique et patoisante depuis la nuit des temps. La moitié de Libourne, les crus les plus prestigieux, sont aux mains, aujourd’hui, de Corréziens exilés.

            Après son départ, nous donnons la chasse, Ninou et moi, aux chauves-souris. Elles ont oublié les rafles des dernières années et colonisent impudemment le grenier. Nous montons l’échelle. Ninou promène le pinceau d’une lampe-torche dans les anfractuosités des poinçons, les recoins des arbalétriers. Les bêtes y sont massées, par grappes, pas autrement inquiètes de notre intrusion. J’enfile les gants de cuir qui me servent à souder et grimpe dans la charpente cueillir, individuellement ou par paquets de trois ou quatre, les volatiles. Je les glisse dans la cage à oiseaux que Ninou porte, derrière moi. Nous en attrapons une quinzaine. Il doit en rester autant, que j’entends glisser, cauteleusement, derrière le revêtement de planches qui double la toiture, criailler. Après dîner, nous montons jusqu’au pont de Miers, sur la Corrèze, pour les libérer. Des nuées lointaines masquent, en partie, le soleil couchant, donnent à la nuit qui vient un caractère dramatique, sur la solitude absolue, oppressante, de Millevaches.

            Dans trois jours, nous repartons.