Lucien WASSELIN
 
 

Lucien-Wasselin


 

Lucien Wasselin est né en 1945 dans le Nord où il vit. Parallèlement à son écriture poétique, il a donné de nombreux articles (poésie, romans, arts plastiques, chansons, musiques nouvelles...) dans diverses revues littéraires ou poétiques et dans des journaux généralistes...

Il est présent dans plusieurs anthologies et a publié une vingtaine de recueils dont neuf sous forme de livres d'artistes.

Des extraits de Fragments du manque (ainsi que des poèmes de Brecht et de Maïakovski) ont été mis en scène par le Théâtre du Jarnisy en 2000 dans un spectacle intitulé Opus BMWB. Il a collaboré à plusieurs reprises avec le Loris Binot Quintet ; il en reste un disque, Le bleu, le noir (2004), exploration des relations jazz/poésie...

Il a été traduit en allemand. Il a coordonné des dossiers consacrés à Pierre Garnier, Max Alhau, Gérard Le Gouic... Il est membre du comité de rédaction de la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, Faites Entrer L'Infini, dans laquelle il a publié plusieurs études et articles consacrés à Aragon.

Il a travaillé avec plusieurs plasticiens (préface de catalogues, livres d'artistes, poème-affiche...) et a écrit de nombreux articles consacrés à Ladislas Kijno, Michel Poix, Patrick Vernet, Edouard Trémeau, J.G. Gwezenneg... pour ne citer que ceux-là...

Son activité de critique remonte au début des années 80 et cette pratique est liée à sa remise en cause de la société actuelle. Répondant en décembre 2010 à une enquête de la revue Décharge, il écrivait : " ... n'étant pas un critique ayant une théorie de la création littéraire ou poétique à défendre, ni une grille de lecture ad hoc pour décrypter ce que je lis, je peux me permettre de distiller dans mes notes de lecture des considérations personnelles plus ou moins déguisées qui auraient pu faire l'objet de textes de création..."

         Il collabore régulièrement à Europe, N4728, Texture, FELI...
 
 

Bibliographie, parmi les parutions les plus récentes

Poésie, éditions courantes :

Lieux, Moments, La Chemise Ouverte, 1995.

Le Bleu, Le Noir, Moraines, interventions plastiques de Michel Joulé, 1996.

Voix Obscure, (édition bilingue), Verlag Im Wald, préface de Pierre Dhainaut, 1999.

La Rage, Ses Abords, Le Dé Bleu, 2001.

Obscurément le cri, Airelles, avec la photographie d'une sculpture de Michel Poix, 2008.

 

 

Poésie, livres d'artistes :

Le Portulan des rêves (photographies et sérigraphies de Pierre Vandrotte) Le Transvaal, 1991

Images du temps qui passe, (interventions de Nicolas Chevalier-Tobazeon), Alain Benoît éd, 2002.

Le Bleu, Le Noir et Autres Textes, livre-CD avec le Loris Binot Quintet, Production A.M.I., 2004.

Cycle Obscur des Song, (gravures  de J.G. Gwezenneg), Le Pied d'Argent, 2004.

Obscurément le cri, (gravures de Patrick Vernet), Editions du Prussien, 2008.

Chaînes, cordages, (photographies de Pierre Vandrotte), OrpailleuR-éditions, 2008.

 

 

Prose :

Contre l'air du temps, (journal, fragments), Polder, 1995.

Aragon au Pays des Mines, (essai, augmenté de 18 articles retrouvés d'Aragon), en collaboration avec Marie Léger, Le Temps des Cerises, 2007.

Fagots de mots (glose de François Laur),  (essai), Editions Rafael de Surtis, 2009.

 

Rouge et noir...

C'est là une poésie où "le souffle coïncide/ avec la respiration du monde" et qui n'a pas oublié qu'écrire c'est résister contre les marchands du temple, contre tout ce qui avilit l'homme en ces temps d'oubli et de bâillon sur la bouche. La parole alors se fait compagne des artistes amis qui donnent forme et lumière au monde, allument avec lui le flambeau : Kijno, Vernet, Gwezenneg... Parole sobre qui "plonge dans le noir" jusqu'au sang car c'est là que se tient le secret. Que se tient ce qui hurle : "Comment apprivoiser ce qui hurle/ Au plus profond du corps"... et se rebelle à jamais. Bien loin des subversions de parade.

 

 

Textes :

 

 

L'OBSCURE CIRCONFÉRENCE

 

 

à Ladislas Kijno

 

 

 

alors puisque la lumière

reste à créer dans les fourrés matinaux

et que s'envolent d'improbables oiseaux

vers ce qui nous dépasse

 

alors que dans nos mains

brûle une lumière que nous protégeons

par la grâce du souffle fragile

 

 

et qu'à jamais nous plongeons

vers la connaissance sans cesse reculée

occultée méprisée par les marchands du temple

 

nous avons décidé

d'allumer le flambeau

dans l'obscure circonférence de notre esprit

 

 

***

 

la ville connaissait des lendemains étranges. les pêcheurs qui ne pouvaient la quitter étaient restés dans leurs petites maisons et ne vaquaient plus, occasionnellement, qu'à des occupations indéfinies, leurs flobarts pourrissant dans les dunes. les riches avaient abandonné leurs vastes villas pour recommencer ailleurs. certaines s'enfonçaient doucement dans l'oubli : le sable envahissait les jardins, s'accumulait au pied des murs, la peinture s'écaillait, carreaux cassés et volets à demi arrachés témoignaient de l'agonie des lieux.  d'autres avaient été transformées en immeubles de rapport ; des cloisons hâtivement montées avaient divisé les étages en minuscules appartements que peuplaient, l'été revenu, des hordes de bipèdes hébétés fuyant l'intérieur des terres. seuls quelques originaux vivaient encore, solitaires, dans leurs demeures brusquement devenues trop grandes. ils économisaient la lumière et s'essayaient à écrire de vagues mémoires. parfois, un énorme soleil rouge pointait l'avenir qui faisait défaut : du sang coulait alors dans les caniveaux.

 

***

 

il ne finit pas de s'arrêter, ce train aux wagons rougeâtres, dans une gare au bout d'un village, quelque part dans ma mémoire. débarquent alors l'ennui et la mélancolie de ce temps où l'on buvait des boissons aujourd'hui disparues, dans des estaminets poussiéreux. nous piétinions toujours dans la sciure et, le soir, les chaises grimpaient sur les tables. nous retrouvons dans ce souvenir dérisoire un peu de l'espoir rouge de nos pères, de cet espoir qu'ils brandissaient à la porte des usines et qui s'en est allé en même temps qu'un monde s'écroulait. le vieux train rouge n'est pas reparti ; le wagon blindé rouille sur une voie de garage et nous errons dans un terrain vague envahi par les orties. on nous a sans doute un peu trompés mais surtout nous n'avons pas su reprendre le fanal qui s'étiole au fond de la gare. nous n'avons pas vu l'ennemi qui rôdait dans l'ombre, derrière les entrepôts : il travaillait à notre perte. s'il est trop tard aujourd'hui pour le regret, une certitude demeure : le voyage n'est pas fini, une locomotive halète au bout du quai, ses escarbilles rougeoyant dans la nuit.

 

 

***

PLONGEES MENTALES

 

 

                                                              à Kijno

 

 

il faudrait que l'obscur mouvement

des particules dans l'espace inaccessible

nous réveille

 

 

le sens coule opaque

dans la transparence des vers

 

je dis l'interstice

qui sépare le bonheur du malheur

 

 

je laisse la vie s'étendre

aux confins de la mort

dans l'obscurité de la vérité

 

entre le cri et le silence

l'obscurité impalpable creuse

dans la lumière implacable

 

notre souffle coïncide avec la respiration du monde

 

 

Ca saigne obscurément dans le rouge

 

 

plonger dans le noir pour en ramener une étincelle d'éternité

 

 

 

un rêve rebelle éclaire la nuit

 

 

l'espace brille

derrière l'orage

 

 

comment apprivoiser ce qui hurle

au plus profond du corps

 

 

un jour ce sera

la dernière fois

et nous ne le saurons pas

 

 

***

C.C.C.P.

 

 

c'était au temps de l'Union Soviétique. il voulait oublier (et faire oublier) ses origines. il roulait en voiture de luxe. il était directeur d'école. il était propre sur lui : costume trois pièces, chemise blanche et cravate à toute heure. sa femme blonde, décolorée à souhait, était coiffeuse à son compte. il était membre de la jeune chambre économique. il était candidat de droite aux élections locales. il avait des ambitions. il n'était pas antipathique. il était fier de son fils : il lui avait acheté un tee-shirt superbe, non  pas celui avec la tête romantique du Che, ni celui avec une étoile rouge... non, un  autre, très sobre, avec une simple inscription, C.C.C.P. sur fond noir, sans la faucille, sans le marteau. une réclame pour les chèques postaux, en quelque sorte. un rien sarcastique, je lui fis remarquer que ces lettres cyrilliques signifiaient U.R.S.S. mais je n'eus pas la cruauté de lui citer Front Rouge, le poème d'Aragon: Vous avez vu / les grèves du Nord / Je connais Berck et Paris Plage / Mais non les grèves S.S.S.R. / S.S.S.R. S.S.S.R. S.S.S.R. le lendemain,son fils fut privé de tee-shirt.