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THIERRY MARTIN-SCHERRER

 

  

Martin-scherrer

 

Thierry Martin-Scherrer est né à Lyon en 1950. Après avoir entamé des études musicales (orgue, puis piano), il poursuit des études de Lettres. Il commence à écrire et à publier dans les années 1990. La musique joue un rôle primordial dans son écriture : nullement à des fins de transposition ni d’analyse, mais comme source privilégiée de sa porosité au monde. Il enseigne actuellement en Lycée dans sa ville natale.

 

 

Recueils publiés aux éditions Lettres Vives, Comp’Act et Dumerchez.

 

 

 

"De la musique avant toute chose", puisqu'aussi bien Thierry est d'abord musicien. Et c'est bien de la musique que l'on découvre dans cette poésie en prose. C'est à la note près. Et Les citations du grand Cioran donnent la juste mesure et le La.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’exil musical, Les Belles-Lettres éd., coll. Encre marine, à paraître le 19 février 2009.

 

 

 

 

 

 

 

Présentation :

 

 

 

« “Qu’est-ce que la musique” ? pourrait bien être une façon de demander : “Qu’est-ce que l’homme ?” » (Georges Steiner, Réelles présences).

 

Ce que n’est pas ce livre : un essai de réponse à une question aussi vaste. Ce à quoi il tend : traquer les résonances que la musique n’a cessé de creuser en moi depuis l’enfance. Musique intérieure. Puisse-t-elle susciter quelques musiciens qui s’ignorent.

 

 

 

 

 

 

 

Extraits : 

 

 

 

 

 

« Est perdu celui qui n’a plus de larmes pour la musique … » Cioran.

 

 

 

Perdu : dépossédé, abandonné, condamné. Le don des larmes évoqué ici équivaut à peu près au don de la vie ; son tarissement, à la perte de l’imaginaire — qui jaillissait de l’extase. De quelle extase s’agit-il ? d’un état antérieur à l’impérialisme de la raison, écrit Cioran. De l’état d’enfance, ou intuition de la plus grande porosité au monde. Vulnérable, innocent, tel apparaît l’enfant devant le monde, que l’expérience, la connaissance, l’éducation, en un mot le passage du temps apprendront peu à peu à la retenue, à la méfiance. Son empathie native le voue d’abord à un perpétuel présent dont la musique l’absorbe tout entier. L’intelligence s’éveillant érode son don d’extase. Il se donne moins volontiers, apprend à se prêter, n’hésite pas à se retirer en lui. La clairvoyance fait ses premières armes. Le voilà bientôt retenant ses larmes : il ne pleure plus. Qu’est-ce que les larmes ? un don, selon les mystiques ; louange du corps submergé par l’émotion du monde en moi, ravissement du corps dans l’embargo de la volonté raisonnante.

 

L’école de la musique, source privilégiée des larmes. La musique seule exerce ce pouvoir singulier, à certains moments d’abandon, de m’accorder les larmes. D’où proviennent-elles ? Déverrouillées par la musique, leur véhicule plutôt que leur source, elles ont affaire à des images plus ou moins flottantes, que son râteau sonore remue derrière moi — là où les yeux d’abord ne voient pas. Images indiscernables, jetées sans gouvernail sur le chemin de la durée, dont l’éclat vacille et s’éclipse dans une impondérable floraison comme de lucioles : leur résurrection sonore m’assaille sans crier gare, m’assiégeant brusquement, insidieuse, à la façon d’un gaz délétère dont l’émission me livre pieds et poings liés aux débris harmonieux d’un monde perdu. Le sortilège se dissipant dans un retour en force de ma lucidité, j’aurai beau crier « qui va là ? », seul me répond l’écho altéré de ma voix. L’esprit d’enfance à nouveau s’est caché. Pour pouvoir le débusquer, reconquérir sa confiance, il me faut désormais apprendre à recréer le monde.

 

 

 

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« Sans l’impérialisme du concept, la musique aurait tenu lieu de philosophie ; c’eût été le paradis de l’évidence inexprimable, une épidémie d’extases ». Cioran.

 

 

 

Concept, concipere, recevoir. Récipient mental. Fondé sur une volonté de connaissance, il procède de la raison. Le monde abstrait du monde, sassé aux normes du concept, disséqué, rangé. La raison en guerre contre les marges du monde, battant le rappel contre leurs ruelles pagayeuses.

 

La musique vibre hors de tout mot. Pure empathie, elle dore en moi une disposition fusionnelle, parfume ma porosité au monde, entre chez moi comme dans un moulin, ébroue mon identité, me familiarise à ce qui échappe. L’homme, animal doué de raison. L’homme poétique, doué de rythme, devenant musique au fur et à mesure que la raison émerge. La raison entend incliner le monde. La raison musicienne, vassale du rythme. La musique élabore le temps de ma conscience, elle est le mouvement de ma conscience happant au passage le temps confesseur. Ecole de mon temps intérieur, elle forme enclave autour de ma conscience à l’intérieur du temps, qu’elle façonne en flambeau au fur et à mesure qu’il décroît. — au point qu’il suscite en sa pointe extrême l’hallucination sonore de Dieu (Cioran). Le seul soin du musicien en moi, locataire du temps : la cohabitation harmonieuse.

 

L’homme de Pascal, « fabriqué pour l’infini ». Le musicien, fabriqué pour la résonance, taillé pour l’écho, le meilleur homme qui soit. Pur instrument, il ne se peut appartenir qu’en se dépossédant. Enclin à toutes les épidémies d’extase, — il ignore les vaccins de la raison — son art au mieux rend au temps une braise, après que le temps l’a consumé.

 

De tous les langages, la musique est le plus métaphysique : tous les reflets, toutes les couleurs dont rêve le temps, telle est sa palette. La musique habille les formes du temps depuis l’aube du monde. Elle est l’histoire de l’homme percuté par le temps. Chaque jour qui passe l’aide à dépasser ce carambolage.

 

D’où vient que les chefs-d’œuvre sonores de tous les temps m’atteignent toujours à l’intime, ici et maintenant, inépuisablement : leçons de ma fibre intime, le temps pur, dont je suis façonné comme l’enfant qui vient de naître.

 

 

 

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« Point de musique véritable qui ne nous fasse palper le temps » Cioran.

 

 

 

 

 

Musique véritable, un art de me toucher, sa présence sensible. La palpation exige la main, l’activité des doigts appliqués à toucher, doucement et à plusieurs reprises, afin de chercher à connaître un corps. L’épreuve de la musique véritable est en quête d’un corps. Emu par la vibration sonore, le temps fait corps à son tour avec la musique dont l’éclosion l’altère, lui prête des contours. Mon corps, offert à la musique, entre en fusion avec le corps du temps. Limogé de sa conscience biologique, livré à l’abandon  extatique, le voilà pendu à la palpation sonore, dont les effluves calculés le métamorphosent en un corps spirituel ; non que ses composantes cellulaires aient cessé d’exister — mais d’elles semble n’émaner plus qu’une excitation sensible l’enveloppant  comme d’un épiderme sonore. Mon corps abandonné au toucher sonore s’est transmué en chrysalide spirituelle avec un épiderme, un sang, des os, des muscles et des viscères de temps. Un cœur nouveau me bat, la palpation sonore est devenue palpitation en moi de la chair du temps.