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En guise de préface à cette anthologie que je veux subjective jusqu'au bout, un débat avec Gil Jouanard que je remercie encore pour sa contribution intelligente.

Je ne suis toujours pas d'accord mais bien des points qu'il signale méritent une attention particulière.

"il n'y a aucun "courage" à "consacrer sa vie à la poésie" ; il n'y a que de l'inconscience, de la naïveté ou de la prétention..." Gil Jouanard

 

Je remets en ligne cette préface avec quelques remords 4 ans et demi après le débat que j'ai eu avec Gil Jouanard fin 2008. Le temps a passé et il permet souvent de retrouver un peu de lucidité. Dans ce débat j'avançais notamment un argument qui me semble très contestable aujourd'hui, argument qui, de plus, contribuait au renforcement de quelque légende et à la glorification d'une imposture. Oui, Gil avait raison, "il n'y a aucun "courage" à "consacrer sa vie à la poésie" ; il n'y a que de l'inconscience, de la naïveté ou de la prétention". "Consacrer sa vie" à la poésie n'est le plus souvent que sacrifier l'autre, sacrifier l'amour même, à un immense orgueil qui écrase tout principe moral. A une prétention finalement assez ridicule, il faut bien l'avouer.

C'est là l'opposé même de la poésie.

Et vivre de la poésie n'est en rien vivre en poésie.

Les poètes que l'on trouvera ici n'ont pas "consacré toute leur vie à la poésie". Ils n'ont pas non plus sacrifié l'amour à la poésie. Non, ils ont vécu parmi les hommes et les femmes, travaillant comme les hommes et les femmes, leurs frères et soeurs. Ils ont écrit certes, ils ont beaucoup lu.

Ils ont surtout aimé car c'est de l'amour que se nourrit le poème.

Il me plait que certains d'entre eux se déclarent simplement "poètes amateurs"...


"Pas de grands poètes, gonflés d'orgueil et de suffisance, mais de vrais poètes, pétris d'humilité. Est un vrai poète celui ou celle qui sait aimer. Les autres ne sont que de cyniques imposteurs." Guy Allix, Survivre et mourir, en préparation

"Je ne conçois pas la poésie sans un miracle d'humilité à la base", René-Guy Cadou

 

Débat

"J’ai aimé humblement parfois jusqu’à l’orgueil d’écrire"

Voir Prière du mécrant, sur ce site 

 

 

C’est grâce à l’amie Guénane que j’ai repris contact avec Gil Jouanard. Nous avions correspondu Gil et moi autour des années 1976 à 78. Nous avions même collaboré pour un hommage publié dans Ouest-France sur le poète Jean Follain que nous admirons tous deux. Me souvenant de Chroniques du bois d’eucalyptus notamment, je me suis dit que ce poète serait bienvenu dans mon anthologie. De là est parti notre nouvel échange tout à la fois « musclé » et respectueux. Gil m’a d’abord envoyé un long courriel expliquant son refus, puis un second intitulé « remords ou presque » où il venait nuancer son propos tout en maintenant sa position. Celle-ci me semblait, et me semble toujours, digne et respectable et elle n’est pas sans nous interroger. Je lui ai répondu et il a reçu mon message avec beaucoup de courtoisie et de respect.

 

 Par la suite, j’ai demandé à Gil s’il acceptait que notre échange soit publié sur le site. Il a accepté tout en désirant réécrire son texte.

 

 On trouvera donc ici cette intéressante contribution de Gil Jouanard, puis la réponse que je lui avais adressée suite à ses deux premiers courriels. Par souci d’authenticité, je n’ai que très peu modifié mon texte auquel j’ajoute quelques notes dont  un autre courriel en date du 11 novembre.  Par souci d’honnêteté, je donne une dernière fois la parole à mon chaleureux correspondant.

 

***

 Enfin, la discussion s'étant poursuivie, j'ajoute, peu à peu, d'autres pièces ; ainsi une interessante contribution de Dominique Daguet et une non-moins pertinente réponse de Christophe Dauphin. Il me plaît assez, dois-je l'avouer, de réunir le révolté libertaire et le mystique.

  Chacun pourra ainsi apporter sa petite pierre à l'édifice.

 

 ***

Paris, ce mardi 11 novembre 2008

 

 

 

 Cher Guy Allix,

 

 C’est avec gratitude, mais aussi grand embarras, que je reçois votre aimable et généreuse proposition de venir ajouter mon nom, ainsi que mon portrait photographique et des éléments abrégés de ma biobibliographie, au sein de cette sorte de panthéon anthologique de la poésie contemporaine que vous avez entrepris de dresser.

 Quoique j’aie cessé depuis fort longtemps de publier et même d’écrire des textes susceptibles de se voir assimiler à l’une quelconque des formes relevant du genre « poésie » (fût-ce celui, commode mais un peu ambigu car aléatoire et arbitraire, du « poème en prose » ou même de la « prose poétique »), je me vois couramment intégré à certaines anthologies et à quelques études consacrées à la poésie contemporaine et c’est bien comme « poète » en effet que je suis le plus souvent présenté en public.

J’ai de fait commencé mon existence d’apprenti écrivain en m’attribuant moi-même ce titre envié (qui me paraissait constituer la distinction et même le grade suprême dans l’ordre de la littérature). René Char, dont j’ai été proche à cette époque, m’incita même à « déclarer mon nom » (sic), c’est-à-dire à publier mon premier « recueil » de textes fort maladroits, qui, au mieux, faisaient de moi un épigone de l’auteur des Matinaux et de Fureur et mystère (livres dans lesquels figure la poignée de poèmes qui suffisent à justifier qu’on le puisse légitimement désigner comme poète).

 J’acceptai, bien entendu et passai beaucoup de temps, à compter de ce jour, à tressaillir lorsque mon nom apparaissait ici ou là aux côtés de ceux d’authentiques ou supposés poètes. Un jour, à vingt-et-un ans, je fus même invité par le très pédagogue et généreux Louis Guillaume à participer à un « banquet des poètes » auquel participait Jean Follain, vis-à-vis de qui on me plaça en guise, sans doute, de faveur initiatrice. Ne connaissant alors pas cet immense poète, je remarquai surtout qu’il mangeait en postillonnant et en parlant d’abondance, ce qui fut cause du fait que je tardai beaucoup à entrer dans son œuvre, l’une des deux ou trois que j’ai appris depuis à placer au-dessus de tout. Puis je le lus enfin, et je lus Reverdy, Wang wei, Trakl. Et je commençai à me faire une idée, sans cesse plus précise, de ce que signifient ces mots : « poésie », « poème », « poète ».

 Je me crus quelque temps encore capable de venir rejoindre les rangs de ces extraterrestres faramineux (non par leur existence même, non par le statut qu’on leur attribuait, mais par cette miraculeuse faculté qu’ils avaient de dire, en quelques mots et de façon à la fois bouleversante et « révolutionnante », des choses authentiquement inouïes, c’est-à-dire jamais entendues).   

Il ne me fallut dès lors que fort peu de temps pour constater que, sans parler de mes propres et laborieux essais scripturaux, la très large majorité de ceux qui figuraient ainsi que moi-même au sommaire des revues dites « de poésie » peinaient visiblement beaucoup, eux aussi, à mériter l’octroi de ce titre envié.

 Plusieurs étaient de proches compagnons, voire des amis. Qu’ils ne fussent pas à la hauteur de leur ambition ou de leur illusion ne suffît jamais à me les aliéner. La charge que s’impose l’apprenti poète est au-dessus des forces de presque tous. Il me suffisait de constater la faible teneur en poésie de mes propres écrits pour conserver à leur égard ce regard d’affectueuse indulgence dont leurs efforts et leur sincère conviction suffisaient à ce qu’on en vînt à considérer qu’ils  méritaient cet égard et cette patience préconisés par mon mentor à l’égard de ceux qui, toujours selon lui, ne se contentaient pas de « cracher le petit sang » de leur narcissisme exacerbé.

Vint le moment, disons vers la fin des années 70, où, enfin déniaisé, et tout en continuant d’accepter de figurer au nombre des fameux « poètes contemporains » (car je ne voyais pas dans quelle autre catégorie mes écrits brefs étaient susceptibles de me faire cataloguer), je me mis à porter sur le « paysage poétique contemporain de langue française » un regard épousseté de toute complaisance ou de tout souci de solidarité générationnel.

 Parcourant avec minutie l’histoire et le substrat textuel de notre poésie nationale, mettons de Rutebeuf ou même de Colin Muset à nos jours, je compris soudain que n’importe quel lecteur attentif était forcé d’arriver au même constat : la poésie française compte quelques dizaines de poètes et, pis encore, chaque génération en compte entre zéro et dix ou douze (les dix-neuvième et vingtième siècles étant de ce point de vue, ainsi que le quinzième et le seizième, des cas de figure tout à fait exceptionnels, des pics surgissant brusquement d’un désert où les meilleurs « poètes potentiels », tels que Chateaubriand, Bernardin de Saint-pierre ou Xavier de Maistre avaient choisi d’écrire en prose, si ce n’est en vers de théâtre comme Racine ou en vers de faux et malicieux moraliste comme La Fontaine).

 Ce qui ne voulait pas dire, ce qui n’avait jamais voulu signifier, que personne, dans ces périodes de maigres vaches poétiques, n’écrivait en vers ou, plus récemment, en « prose poétique ». Loin de là. Et notre temps en fit l’éclatante démonstration. Sous couvert de poésie, nous étions quelques milliers à nous autoproclamer « poètes » !

Diable ! Vingt, trente ou quarante mille poètes en ces temps que Parménide et Hölderlin eussent dit « de misère » ! Cela me parut soudain faire beaucoup de monde. Assurément trop.

Les anthologies (soudain proliférantes) mettaient certes un peu d’ordre là-dedans, et, bon an, mal an, nous nous retrouvions à quelques centaines seulement (inversant le rythme fluxionnel décrit par Rodrigue dans sa célèbre tirade cornélienne), une fois parvenus au mouillage.

Qui, parmi ces braves gens (les uns pathétiquement à l’affût du moindre relief de « reconnaissance publique », les autres imbus d’un statut digne de les faire figurer au Panthéon de Clochemerle, quelques uns laborieusement appliqués à racler les fonds de tiroir de leur jargon de « poéteux »…) pouvait sans être pris d’un fou rire d’autodérision se sacrer Poète ? Et quel Bayard des Lettres Nationales était-il habilité à lui octroyer à bon droit cet adoubement béatificateur, sinon sanctificateur ? Pesoa, comme on dit par une étrange coïncidence en lusitanien ; c’est-à-dire Niemand, Nobody, Nesuno, ou peu s’en faut (ceux qui le pourraient tendent à se méfier justement de ces douteuses marques de reconnaissance – n’est-ce pas, cher Jacques Réda ?).

Eh bien, qu’à cela ne tienne : le ridicule n’ayant jamais tué quiconque osait l’affronter (car il est finalement bon zigue), c’est bien par milliers qu’on les voit brandir l’étendard, sonner de l’olifant ; il y en a même qui vont jusque dans certains repaires de la non lecture pour y déloger le Narcisse en herbe, le soutier bafouilleur de l’autosuffisance ou de la vulgarité, l’expert en lieux communs. Et tout ce petit monde vous assène son Sully Prudhomme à lui, vaguement barbouillé de contemporanéité ; mieux encore : on n’hésite pas à afficher son balbutiement contre les parois arrière et avant des rames du métropolitain !   

A trop favoriser la dérision, on dévalorise la meilleur des intentions du monde.

Aussi ne m’en prendrai-je pas aux intentions (promotionnelles ou pédagogiques), dont plusieurs partent certes de bons sentiments. Mais, le résultat seul comptant, je suis bien obligé de constater, avec affliction, que, à force de galvauder ce qui porte en soi la marque de l’exigence la plus haute (celle qui donne L’Invitation au voyage, qui donne Aube, qui donne Gaspar Hauser chantait, qui donne A Villequier, qui donne « Et droit au cul, quand bise vente, le vent me vient, le vent m’évente… »), on l’édulcore et le châtre.

Que l’on écrive parce qu’on ne peut, ou sait, faire autrement ou autre chose, c’est en soi suffisamment grave, décisif, émouvant pour justifier qu’on y consacre sa vie entière. Mais qu’a-t-on besoin d’estimer nécessaire de faire avaliser cette pathétique pulsion au point de quémander un blanc seing, quasiment un ausweis poétique ? Laissons aux autres le soin (et le risque modéré) de nous introniser, de nous désigner, de nous reconnaître, s’ils l’estiment justifié, c’est-à-dire de considérer que nous avons écrit telle ou telle chose qui vous aura, vous, lecteur de cette chose là, ému, bouleversé, transformé de fond en comble. Mais, de grâce, cessons de nous autoproclamer praticien ou même maître dans l’art de changer le monde et de métamorphoser la vie au moyens de quelques sons articulés et harmonisés à la diable !

Ces curriculum vitae avec photo du candidat ne sont pas en soi dénués d’intérêt, certes. Mais, cher Guy Allix, croyez-moi, car je le dis en cessant ici de plaisanter ou de recourir à la dérision, rien ne vaudra jamais un acte d’impérieuse et pourquoi pas élitaire sélection, dont vous seul seriez le décideur. Je veux dire que, au lieu de proposer à qui en rêve le luxe de figurer avec photo à l’appui et autodéfinition de ses propres mérites et exploits d’écriture dans l’environnement d’éminences de tailles et envergures diverses, vous feriez œuvre véritablement utile en vous engageant dans un tri qui constituerait sans doute le reflet de vos propres goûts, mais qui du moins aurait la force d’une conviction sans concessions ni laxisme de coupable indulgence.

Vous voyez bien ce que je veux dire, et j’estime assez votre initiative et votre généreuse personne pour m’autoriser à vous écrire cela : retrouver les « goûts » en matière poétique de Guy Allix, fussent-ils le cas échéant opposés aux miens, m’exciterait l’esprit. Mais ce « tout ce qui entre fait ventre » n’est que naïve interprétation du mot « démocratie ». La démocratie qu’imaginaient Montesquieu, Diderot, Voltaire, Rousseau et l’ensemble de ses promoteurs consistait non pas à tirer le maximum de gens vers le bas, sous prétexte que celui-ci est facile à intégrer et demande moins d’efforts, mais tout au contraire à contribuer à en exhausser le plus grand nombre possible jusqu’à cet endroit d’eux-mêmes où ils sont plus et mieux qu’ils n’auraient cru.

 J’espère que vous entendrez bien ce que je dis sans concessions, mais aussi sans animosité, bien au contraire, et que vous ne vous méprendrez pas plus que ne se méprendront, puisque vous me parlez de diffusion sur votre site, ces nombreux amis que je compte au nombre de vos « hôtes en poésie », et qui pourraient estimer que je me prends pour un incorrigible donneur de leçon. En disant que je ne vise personne d’autre que celui qui, en moi-même, dut faire effort pour « sortir de lui-même » et pour tenter de ne pas trop durablement se prendre pour ce qu’il n’était pas.

 M’y autorisent les années de ma vie que j’ai passées, sans tapage ni éclats démesurés, au service de cette chose rare, intime, sublime et le cas échéant périlleuse que l’on désigne en utilisant la forme substantive du verbe grec signifiant « faire », « fabriquer ». Il eût été bien pitoyable, le « fabricant », le « fabre » qui, sur les bords de l’Euphrate eût mal poinçonné ou mal cuit sa tablette d’argile ou celui qui, dans sa forge de Hallstatt, eût produit une araire ou une épée dépourvues de tranchant. Ne demandons pas moins au poète, dont le métier est incommensurablement plus facile et léger, et gratifiant, que celui de ces anonymes artisans.

 Je crains malheureusement d’ouvrir ici la voie à une acerbe polémique qui n’a aucun lieu d’être. Car le souci d’exigence qui m’anime ignore le mépris aussi bien que le dédain. Je sais, pour l’éprouver tout comme un autre, ce que l’on investit de soi et de plus que soi dès lors qu’on prend la plume et se met ingénument à en user comme d’une tête foreuse. Ce n’est donc pas ce que j’incrimine. Et du reste je n’incrimine rien ni personne : simplement je dis et redis qu’il n’est pas urgent de mettre en scène ses propres efforts pour exister mieux, davantage, plus en profondeur. Sans compter que, si d’aventure on eut l’heur de disposer à vingt ans d’un charme capiteux ou ombrageux, l’image de notre visage usé, ravagé ou replet, voire légèrement avachi, ne servira jamais la cause de la reconnaissance de notre pathétique effort vers ce « plus de lumière » que revendiqua soit disant le célèbre natif de la Grosshischgrabenstrasse (toponyme agglutinant qui suffit à me faire rêver : Rue de la Grande Fosse aux Cerfs ; à  faire pâlir d’envie Dauzat, qui s’y connaissait en friandises étymologiques).  

Gil Jouanard

 

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Ma réponse

 

 

 Cher Gil Jouanard,

Tout d'abord je tiens à vous remercier de votre attention et de votre belle réponse même si elle est négative.

 Votre message (vos deux messages en fait) n'est pas sans m'atteindre et me toucher même si je ne puis y adhérer entièrement, vous vous en doutez. Pour commencer cette citation de mon prochain recueil qui je crois situe bien (adieu humilité...) le débat :

 "Vouloir l’humilité c’est déjà n’être plus humble. Le poème est impossible. Le seul honneur des poètes est à ce prix. Dans ce vain combat toujours recommencé." (Survivre et mourir, en préparation chez Rougerie).

 Je conçois bien tout ce qu'il y a d'orgueil à s'autoproclamer poète ainsi que vous le dites. Mais la démarche est la même pour tous, les grands, les moins grands et les obscurs. D'un certain point de vue j'ose affirmer qu'il n'y a pas moins de vanité chez Baudelaire que chez le premier "poète du dimanche" - ainsi que vous dites si bien - qui fait des vers que nous jugerions "de mirlitons". Tout cela est bien fragile après tout comme le jugement des hommes. C'est pourquoi aussi j'ai tenu à intituler mon anthologie "anthologie subjective". Je consens ainsi au simple fait que mon choix (car c'en est un...) est somme toute très relatif. Par ailleurs tout engagement de notre pauvre personne, je dirais toute "livraison de soi au monde", est emprunt d'une immense vanité. Après tout, vouloir publier, ne serait-ce qu'un livre de cuisine, n'échappe pas à cette règle.

 J'apprécie votre questionnement et, comme je vous l'ai dit, il n'est pas sans m'interpeller. Ceci étant, il reste aussi que le jugement de l'œuvre lui-même n'est pas sans vanité. La postérité dira après tout ce qu'il en restera. Sommes-nous bien aptes à porter des jugements définitifs ? J'oserais rappeler ce qui m'apparaît comme un truisme : bien des poètes célébrés hier sont tombés dans l'obscurité la plus totale de même que bien des obscurs d'hier sont apparus en peine lumière aujourd'hui. Même si l'on regarde l'histoire littéraire avec les repères des "grands poètes", il est évident que chacun aura sa "hiérarchie", que certains pourront considérer Mallarmé avec mépris quand d'autres le loueront. Et chaque époque a ses reconnaissances. Je me souviens que les gens de ma génération lisaient beaucoup Artaud... Il est inconnu de la génération présente. 

 Pour moi, je ne sais pas. Je participe c'est tout, comme chacun peut le faire. J'écris des choses que j'ai eu l'orgueil d'appeler "poésie" mais que savons-nous au juste de celle-ci si ce n'est justement la profonde interrogation sur son essence ? Il n'y a pas que la poésie : toute la vie et à ce prix. Tout à la fois dérisoire et essentielle.

Oui, d'un certain point de vue, je crois que "la poésie est impossible". Cadou, qui n'est pas un de mes poètes de chevet, a écrit cependant cette phrase que je trouve très juste : "je ne conçois pas la poésie sans un miracle d'humilité à la base". Mais il faut l'avouer, il y a en même temps, chez chacun, un immense orgueil et nul n'est épargné. Alors, le silence ? Peut-être. Je me souviens de Seghers affirmant qu'il y avait trop de poètes... Mais qui doit se taire ? Et quel orgueilleux décidera de "qui doit se taire". Reste alors le silence complet : pour tous ! Mais si nous perdrons alors ce que j'appellerais du bruit, nous passerons aussi à côté d'immenses poètes à jamais bâillonnés. Il y eut, depuis Homère, à chaque époque un grand nombre de "poètes autoproclamés". Rien de bien neuf sous le soleil !

C'est vous dire donc que, si je suis sensible à votre questionnement, celui-ci n'est pas sans se retourner aussi sur vous. Il reste mes choix que vous me contestez, ce sont le miens simplement et je n'ai pas l'orgueil d'en être sûr. Simplement chaque voix ici présente a pu me toucher par quelque chose qui m'apparaît tenir de ce que j'appellerai le singulier (et évoquant le "singulier", je ne suis pas sans penser à l'immense Follain qui se place pour moi sous ce signe). Chaque voix ici présente me semble à préserver. Chaque voix m'a simplement ému comme ne savent pas le faire les vers de Mallarmé, ou certains de ceux de Réda par exemple. Donc je revendique mes choix, avec orgueil, contre tous et contre vous s'il le faut. Sûrement y a-t-il derrière chacune de ces voix un monceau de petites vanités comme chez nous tous. Pourquoi le poète serait-il à l'abri ? Pourquoi le poète serait-il un "surhomme" ? Je tiens au contraire cette façon que vous avez de sacraliser le "Poète" comme quelque chose de terriblement néfaste. Il me plaît que les poètes ne soient, après tout, que des hommes. Simplement ensuite je me permettrais, avec encore une fois beaucoup trop d'orgueil sans doute, de distinguer de purs "faiseurs" (n'en déplaise à une certaine étymologie) et les "riverains du feu" (qui ne sont pour autant, encore une fois, de surhommes)  ainsi que les appelle Christophe Dauphin.

Vous comprenez bien, cher Gil, que je suis vraiment sensible à vos propos. Pour preuve ce temps que je prends pour vous répondre. Tout cela m'interpelle, m'interroge mais je n'en continue pas moins de vivre, et donc de choisir et d'oser. Ainsi pour cette anthologie. Je continuerai de défendre et de donner à lire les Jean Rivet, les Marie-Josée Christien, les François Tonniac et autres avec les petits moyens que je possède. Vous n'êtes pas sans savoir non plus que je ne me suis jamais, en bientôt quarante ans d'écriture, renié, que je n'ai jamais participé aux petites manœuvres poético-littéraires de salon.

 Je reste rebelle à tout cela ainsi que je le déclare dans le manifeste de mon site.

 Je tiens, ceci étant, à vous remercier pour cette belle intégrité et cette exigence qui sont bien trop rares, effectivement, de nos jours. Votre refus est un noble refus et je l'accepte comme une marque d'estime.

 Recevez donc mon amitié.

Guy Allix, le 10 novembre 2008

 

 Note : « retrouver les « goûts » en matière poétique de Guy Allix, fussent-ils le cas échéant opposés aux miens, m’exciterait l’esprit ». C’est pourtant ce que je tends à faire, cher Gil Jouanard. Je le revendique assez : cette anthologie est « subjective » (relisez donc la présentation de l’anthologie et mon manifeste dans une autre page). N’y entre pas qui veut et un bon nombre de « poètes autoproclamés », pour reprendre votre expression, risquent de trouver porte close, fussent-ils considérés comme de « grands poètes d’aujourd’hui ». Comme mon maître René Rougerie, je publierai humblement « ce que j’aime ». Ce faisant, je commettrai sans doute des erreurs… que je revendique. Comme je revendique et défends, face à vous, les poètes de cette anthologie. Je ne partage en rien cette vision galvaudée de la démocratie que vous dénoncez à juste titre.

 

 ***

Seconde note (courriel du 11 novembre à la réception du texte définitif de Gil Jouanard)

 

 Cher Gil,

 Quelques notes de passage avant même de vous lire, quelques notes qui m'ont « trotté  dans la tête » depuis hier.

 Votre passage (âpre !) sur Char dans le courrier précédent m'invite à penser ceci : et, après tout, s'il ne restait qu'un vers, cela peut justifier une œuvre. Exemple : je ne connais pas du tout la poésie de Gilbert Socard (ne suis même plus très bien sûr de l'orthographe du nom : Socart ?) et il me semble assez oublié aujourd'hui. Pourtant il suffit qu'il ait écrit "Un arbre est bien plus qu'un arbre", que cela ait été repris par Bachelard (je ne sais plus même dans quel livre) pour que ce vers résiste dans ma mémoire... Et l'œuvre de Gilbert Socard (t) résiste alors elle aussi.

Je pense encore à une très beau, parce que très juste, texte de Pierre Lartigue dans le numéro de la revue « Autrement » consacré à l'humilité (Septembre 1992). J'aurais bien envie de reprendre ce texte dans notre débat. Le connaissez-vous ? Il nous ramène, nous (je ne parle pas de vous) qui nous « autoproclamons » poètes, à l'humilité bien évidemment, tout en reconnaissant le paradoxe qu’il y a à évoquer celle-ci. Il constate qu'après tout nous n'écrivons, au mieux, que pour quelques centaines de lecteurs etc. une citation très vraie :"Dans l'écriture c'est en s'effaçant qu'on apparaît."...

 Un autre paradoxe m'interpelle qui montre tout à la fois la misère et la nécessité de la poésie : il y a peut-être 50 000 poètes « autoproclamés » en France, il y a très peu de lecteurs (René Rougerie m'affirme qu'il n'y aurait que cent vrais lecteurs... exagéré peut-être mais pas tant que cela...). C'est dire que les poètes « autoproclamés » ne lisent pas eux-mêmes de poésie (en dehors de leurs propres textes qui ne sont peut-être pas de la poésie). Certes et ce n'est pas réjouissant, je le concède.

Mais d'un autre point de vue, même si l'on prend en compte cette volonté narcissique, nombrilique, que vous dénoncez avec raison, il reste que si l'on veut « faire carrière dans le monde », il y a bien d'autres moyens (et beaucoup plus efficaces !) que celui-ci. Voilà donc des gens, certes avec une mesquinerie tout humaine, qui écrivent de la poésie parfois jusqu'à y jouer leur vie [...] cela se respecte !) en sachant qu'ils ne rencontreront qu'un terrible et navrant silence. Ceci m'interroge depuis trente ans et mérite, selon moi, un peu d'indulgence et peut-être d’humilité justement.

 Ce qui m'émeut tant chez un Verlaine : son humaine fragilité.

Amitiés à vous et merci pour votre texte que je vais lire de suite.

Guy 

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Droit de réponse de Gil Jouanard

 Il n'y a d'autre part rien dans ce que vous écrivez qui me gêne ou me trouble. Je le répète : écrire est un besoin qu'on ne saurait réprimer chez celui qui l'éprouve ; publier est déjà plus ambigu ou plus précisément immodeste ; mais nous sommes si nombreux à le faire que cela doit bien correspondre aussi à une nécessité (de communiquer notamment). La seule chose qui me gêne, c'est la propension de nombre d'entre nous à courir après la "reconnaissance" (les prix littéraires, à cet égard, m'ont toujours paru confondants de triviale naïveté). Mais chacun agit comme cela lui vient naturellement et je ne ferai jamais une règle pour autrui ce qui m'est devenu impératif (avec le temps et non pas spontanément).

 Je prends acte que votre anthologie est le résultat de votre choix « sélectif ». Y retrouvant quantité d'amis, camarades ou compagnons, anciens ou actuels, j'aurais mauvaise grâce de la critiquer. C'est, disons, le nombre, qui me fait véritablement problème, cette impression qu'il suggère qu'il y aurait tant de poètes dans notre langue ! Cela paraît si extravagant. Mais j'avoue avoir, avec le temps, attribué à ce mot-là, "poète", un sens éminemment restrictif, celui d'une sorte d'aristocratie de l'écriture "révélatrice" plus qu'"expressive". Rien ne dit que je ne place pas la barre trop haut. J'ai connu un peu Gilbert Socard (il faut bien un "d"). [...]

 Voilà. Je suis à coup sûr sévèrement élitiste. Il faut dire que, lorsque je vivais à Hambourg, en 1965, je suis tombé sur ce texte des Cahiers de Malte Laurids Brigge où celui-ci explique que, pour parvenir à écrire le commencement du début du premier vers d'un poème, il faut avoir poussé très loin son expérience de la vie.

Dernière chose qui va en choquer quelques uns : il n'y a aucun "courage" à "consacrer sa vie à la poésie" ; il n'y a que de l'inconscience, de la naïveté ou de la prétention ; ou alors [...] de l'abnégation. Personne n'écrit par générosité ou par altruisme. Les meilleurs font œuvre altruiste par le hasard des affinités électives et par le génie de la langue. Reverdy ni Follain n'étaient ni Jean Moulin ni l'abbé Pierre. Ils étaient des aventuriers entièrement voués à l'inspection d'eux-mêmes et de la langue qui leur accordait existence, densité et cet instant de plus de durée qui se suffit à lui même et à lui seul.

Amitiés.

 Gil

 

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Je viens, aujourd’hui 13 novembre, ajouter ces quelques pièces au débat. Comme on le verra, Gil Jouanard préfère s’en tenir là pour éviter les malentendus et les équivoques. Il souhaitait même me laisser le dernier mot. Mais bien sûr, cela ne se fait pas, et il n’est pas dans mes habitudes d’avoir le dernier mot. Gil était mon invité et, en tant qu’hôte, je tiens à le laisser conclure. Ce qui, du reste, correspond à l’ordre de nos échanges et me semble ainsi plus honnête. Je ne débattrai donc plus avec lui sur ce point mais cela n’empêche nullement nos quelques dizaines de lecteurs d’intervenir à leur tour.

 Pour terminer, je tiens à le remercier simplement (« Dans mon pays, on remercie », écrivait son premier maître) car, même si le débat fut vif, j’estime, et ce contre certains de mes amis, que sa contribution est tout à fait intéressante, stimulante et courageuse même si je n’y adhère que partiellement. Et je pense qu’il sera utile pour tous de la relire.

 ***

Chers amis poètes,

Vous voilà bien naïfs, personne ne fait jamais rien par altruisme, générosité ou pur amour du prochain, même pas Jean Moulin et certainement encore moins l'abbé Pierre. Si nous regardons du coté de l'Economie Psychique; chaque acte ou non-acte alimentera l'économie du Sujet. Que l'on adhère ou pas à l'aventure de l'autre, on en tirera toujours gloire et fortune psychique.

 

 Très cordialement.

Un Indolent Solitaire (le 11 novembre)

 

 ***

 Mon cher Guy,

 Je trouve passionnant ce débat avec Jouanard, car il soulève bien des questions quotidiennes, je crois, pour chacun d'entre nous.

  Au risque de te blesser quelque peu, je t'avouerai que je suis d'accord avec Jouanard sur à peu près tous les points qu’il développe avec une grande intelligence et surtout sur la nécessité absolue de l'artisanat poétique au moment de "faire" le recueil.

Le seul point où je suis en désaccord avec lui est le reproche qu'il semble te faire d'accueillir trop de poètes dans ton anthologie.

Au contraire, si j'ai répondu à ton appel, c'est parce que, dans ton anthologie subjective, je ne trouve aucune des stars qui, pour évoquer Gracq, font que la poésie française et surtout parisienne d'aujourd'hui respire mal, parce qu'il est visible que, si je n'aime pas avec la même intensité tous les poètes que tu héberges, je sens tout à fait que ton antho n'est pas une machine à séduire, à flatter les puissants du jour. Et là, du fond de ma Wallonie miraculeusement préservée des virus parisiano-mondains, je ne puis que t'exhorter à continuer dans l'indépendance ce patient et admirable travail d'abeille qui fait se croiser les parfums de tous les poètes, tant inconnus que célèbres, dans la gratuité et la chaleur de l'accueil. Car qui est célèbre en poésie ? Personne évidemment, au sens par exemple politique ou télévisuel. Poivre d'Arvor ou les gamines de Star Academy ont numériquement bien plus d'admirateurs que Jaccottet ou Allix ou Tartempion ou Wauthier.

Il est important aussi qu'Internet fasse entendre des voix vraies alors que nous sommes dans le bling bling absolu et la dérision caricaturale sans valeur dans une très grande partie de cette "toile", qui emprisonne les pauvres moucherons que nous sommes devenus.

Je manque malheureusement de temps pour répondre davantage à ce qui demanderait bien des nuances et des développements ,mais je suis, comme toi, occupé une grande partie de ma vie, par le souci de faire connaître les poètes que j'aime, de leur ouvrir le plus de portes entre autres par le Journal des Poètes, comme je les ai fait connaître à mes étudiants pendant près de quarante ans..

Relis attentivement la convaincante démonstration de Jouanard, certes, mais conserve ta foi et ton enthousiasme. Ils nous sont très précieux. 

Dans l'amitié

  Jean-Luc Wauthier (le 11 novembre)

***

Mon cher Jean-Luc,

 Tu ne me blesses en aucun point en disant que tu es d'accord avec Gil Jouanard car je suis comme toi convaincu de l'intelligence et de la justesse de son intervention - ce qui, du reste, m'a engagé à placer ce débat sur le site -. Oui mais...

 Relis attentivement tout le propos et l'échange...

Je crois quand même que Gil Jouanard est passé à côté, lui aussi, de certaines questions.

Ainsi ces amalgames : qui parle de l'abbé Pierre ou de Jean Moulin ? de générosité etc. Quand j'ai seulement évoqué dans mon second message ce paradoxe de la poésie contemporaine, je voulais mettre le doigt sur une nécessité qui dépasse largement l'ordre du narcissisme ou du nombrilisme.

Bien sûr que ni toi, ni moi, ni Follain ne sommes ou n'avons été des philanthropes... Et je n'ai jamais dit cela.

Je reprendrai la discussion avec toi demain, à tête reposée.

Il me semble que ton intervention est importante...

Amitié.

  Guy Allix (le 11 novembre)

***

 

 

Cher Guy,

 près une lecture trop rapide de cet échange, j'ai cru bon de le copier pour le revoir plus attentivement. Ne me comptez pas comme poète autoproclamé, prophète hurlant dans le désert, je vous prie. Une chose me gêne cependant, c'est cette petite vanité que les Anglais reconnaissent dans ce qu'ils nomment le "name-dropping". Pourquoi si l'on doute tant de l'acte poétique, citer comme autorités les poètes que l'on a croisés ? En quoi cela vous donne-t-il une légitimité à parler dans un sens ou un autre. Oui, vous avez raison, l'humilité est en ce sens une valeur. Et qu'importe le nombre des lecteurs? "La main à plume vaut la main à charrue", le reste ne compte guère, ou n'est que lit et ratures. On écrit d'abord pour soi, non par une nécessité impérieuse, non parce que l'on est mordue par une quelconque Pythie, mais parce que cela fait encore et toujours partie du grand jeu de la vie.

  Peut-être complèterai-je ces remarques trop rapides. A cette heure, je n'en sais rien.

 Continuez je vous prie votre œuvre salutaire.

 Très cordialement vôtre en terre de "poésie",

Jean-François Sené (11 novembre)

 

 ***

 

 Quand je parle de générosité, c'est par l'idée même que tu as eue d'ouvrir ton site à tes amis-poètes. Pour le reste et pour te prouver mon accord avec toi, permets-moi de citer Rilke dans ses "Lettres à un jeune poète" : l'écriture du poème vient d'une nécessité intérieure impérieuse". Et, puisque j'en suis à faire mon cultureux, ceci de Thomas Mann "Ecrire n'est pas une consécration, mais une consolation" et ceci, pour finir, de S. Fumet "L'écriture, c'est une faille dans la satisfaction de soi".

 Je crois que tout est dit. Oui, bien sûr, tu peux reproduire mes propos, y compris mon attaque contre les parisiano-mondains, qui font tant de tort à la poésie vraie. 

 Amitiés vives

 Jean-Luc Wauthier (12 11 2008)

****

Une impérieuse nécessité

ou

de la réduction de fâcheux contresens

 

 Si je me permets de reprendre ici la parole après ces premières réactions, c’est en effet que je crois y déceler au moins un fâcheux contresens. Et ce contresens vient, je crois, de la lecture même qu’a pu faire Gil de mon propos.

Je me permettrai ici de reprendre à nouveau des extraits de celui-ci et un passage de la réponse faite par mon interlocuteur.

« Un autre paradoxe m'interpelle qui montre tout à la fois la misère et la nécessité (souligné dans mon texte) de la poésie : il y a peut-être 50 000 poètes « autoproclamés » en France, il y a très peu de lecteurs (René Rougerie m'affirme qu'il n'y aurait que cent vrais lecteurs... exagéré peut-être mais pas tant que cela...). C'est dire que les poètes « autoproclamés » ne lisent pas eux-mêmes de poésie (en dehors de leurs propres textes qui ne sont peut-être pas de la poésie). Certes et ce n'est pas réjouissant, je le concède.

Mais d'un autre point de vue, même si l'on prend en compte cette volonté narcissique, nombrilique, que vous dénoncez avec raison, il reste que si l'on veut « faire carrière dans le monde », il y a bien d'autres moyens (et beaucoup plus efficaces !) que celui-ci. Voilà donc des gens, certes avec une mesquinerie tout humaine, qui écrivent de la poésie parfois jusqu'à y jouer leur vie en sachant qu'ils ne rencontreront qu'un terrible et navrant silence. Ceci m'interroge depuis trente ans et mérite, selon moi, un peu d'indulgence et peut-être d’humilité justement. » (éléments complémentaires de ma réponse à Gil Jouanard)

« Dernière chose qui va en choquer quelques uns : il n'y a aucun "courage" à "consacrer sa vie à la poésie" ; il n'y a que de l'inconscience, de la naïveté ou de la prétention ; ou alors de l'abnégation. Personne n'écrit par générosité ou par altruisme. Les meilleurs font œuvre altruiste par le hasard des affinités électives et par le génie de la langue. Reverdy et Follain n'étaient ni Jean Moulin ni l'abbé Pierre. » (Réponse de Gil Jouanard)

 Non, Jean-Luc, cela ne me chagrine nullement que tu sois d’accord avec Gil. J’ai bien, moi-même, insisté sur l’intérêt et l’intelligence de sa position quand bien même je ne la partage pas, tout au moins entièrement. Je dirais, pour employer la métaphore, que nous ne sommes pas de face mais « de biais » et peut-être même regardons-nous dans la même direction. J’apprécie son exigence, si rare aujourd’hui, où l’on mélange tout effectivement dans un vacarme assourdissant. Et j’ai voulu donner à lire cette exigence que je crois partager.

 Mais je crois, que de même que Gil, avant de me répondre une première fois, n’avait pas lu la présentation de cette anthologie subjective, ni le manifeste qui confirme un peu plus haut cette exigence, de même a-t-il mal interprété, je crois, le passage cité plus haut. Non Gil, non cher « indolent solitaire », je n’ai jamais parlé de « courage » ou de générosité. J’ai au contraire insisté dans ma première réponse sur ce fait : « Il me plaît que les poètes ne soient, après tout, que des hommes. » (souligné dans mon premier texte).

Ceci, je pense, aurait dû permettre d’éviter de faire fausse route. Ou diable, Gil, allez-vous chercher l’abbé Pierre et Jean Moulin ? De ce fait, ce que vous me dites ne me choque en rien. Quitte à vous chagriner, comme dirait Jean-Luc, je vous trouve un peu « hors sujet ». Que l’on relise bien le passage repris plus haut. Je n’y parle ni de générosité, ni de « courage » une fois encore. J’y parle de nécessité et le mot était souligné dans le texte. J’observe simplement ceci : si je m’insurge, comme vous (relisez donc mon manifeste), contre « la propension de nombre d'entre nous à courir après la "reconnaissance" », je constate, humblement, que la poésie est bien aujourd’hui la dernière activité qui puisse permettre une reconnaissance quelconque si ce n’est celle d’une « absolue ringardise ». Bien naïf effectivement celui qui pourrait croire à cela. Alors, il y a là, comme je l’ai dit, un paradoxe : que quelques dizaines de milliers de personnes, pas forcément plus stupides que d’autres, se déclarent « poètes » en un temps où celui-ci fait figure d’idiot du village interroge pour le moins. Non ?...

Il me semble en effet, comme le suggère Jean-Luc, qu’il y a des moyens bien plus efficaces pour se faire « reconnaître ». Qu’un jeune homme ou une jeune femme se mette aujourd’hui à écrire cette chose bizarre et anachronique qu’on appelle poésie, qu’un jeune homme ou une jeune femme « déclare son nom » ainsi a de quoi nous surprendre et nous interroger… Bien sûr, je ne parle pas des « slameurs » qui, trop souvent, ne déclinent que de banales banalités.

Non, je parle d’une voix qui « se met en branle », poussée non par un désir de reconnaissance (il ne s’agirait plus de naïveté mais bien d'une profonde bêtise… voire d’une pathologie), mais par une impérieuse nécessité (oui, Jean-François…) qui ne sera pas un frein, au contraire, cher Jean-Luc, à la présence de « l’artisanat poétique ». Et rien ne fera taire cette voix-là qui se met à creuser peu à peu un sillon de plus en plus singulier, un sillon où il sera de plus en plus seul.

 Pendant la seconde guerre mondiale, le professeur Jean Bernard est arrêté car on le soupçonne d’être résistant. Lui qui fréquentait la librairie d’Adrienne Monnier où il rencontra les écrivains les plus illustres de l’époque n’a peut-être alors jamais écrit le moindre poème, même s’il aime profondément la poésie (il avait, sur ce point, une prodigieuse culture !) et s’il a longtemps hésité entre une carrière dans les lettres et la carrière médicale. On l’incarcère à Fresnes. Chaque matin, il entend des fusillades, des exécutions sommaires. Comme, en effet, Jean Bernard est bel et bien résistant, il attend jour après jour… son tour. Que fait-il alors ?... Il « compose » des poèmes. Je dis bien « compose » car il n’a seulement pas de matériel pour écrire. Il « compose » donc et retient de mémoire tout un recueil dont une magnifique et fort longue prière des prisonniers de Fresnes. Il sera finalement libéré, faute de preuves suffisantes, et publiera ce livre appelé fort justement Survivance. Vous me direz sans doute que voilà encore un poète qui n’en était pas un. Le grand médecin et hématologue n’a, de fait, pas réellement revendiqué ce titre. Il avait droit déjà à beaucoup d’honneurs (amplement mérités !) et ne courait pas du reste après ceux-ci. Cependant il illustre parfaitement cette « impérieuse nécessité » dont je parle. Cherchait-il la reconnaissance du fond de sa cellule en composant des poèmes qui ne lui survivraient pas (car il pensait bien que c’était la fin et il n’y aurait aucune trace de ses poèmes après le peloton d’exécution) ? Non, il était agi par une autre force qui le dépassait. Il ne fut peut-être poète qu’un tout petit mois. Mais, pour moi, il le fut incontestablement. Qu’importe en effet le temps. ! Je reste parfois des mois sans écrire si je ne suis pas disponible pour cette force, si je ne suis pas agi par cette nécessité. Le poème ne se décide pas : il se commet. 

Pour ce qui concerne cette anthologie, je me permettrai ici de prendre un exemple qui confirme bien encore cette « impérieuse nécessité » qui me semble le sceau même de ce que j’oserais appeler un « vrai poète » (l’expression se retrouve chez notre maître commun...). Vous trouverez dans ces pages un poète qui « déclare son nom » sous le masque de François Tonniac (tu dois connaître, cher Indolent solitaire…). Peu m’importe la « valeur » que vous donnerez à ce poète : vous le censurerez sûrement, il ne fera pas partie des deux ou trois poètes de ce temps, selon vous, qui sont ceux que vous côtoyez et qui constituent pour vous comme des arguments d’autorité. Je le connais depuis de longues années et je l’ai toujours vu écrire. Il n’a au fond jamais réussi à publier un vrai livre de poésie, si ce n’est dans des collectifs. Il a reçu de nombreuses lettres-types (« vous n’entrez pas dans le cadre de nos collections etc. ») J’affirme, sur l’honneur, que ce bougre n’est ni un naïf, ni un idiot, encore moins un abbé Pierre mais un être qui obéit à cette « impérieuse nécessité » et souhaite, en dehors de toute « reconnaissance » illusoire (il ne se risquera jamais à rechercher celle-ci, tout au contraire !), simplement partager sa parole. Il écrit une poésie, je me permets le mot, inclassable, j’oserais dire anachronique. Et ce terme n’a pour moi rien de péjoratif : François Tonniac a peut-être une « grande mémoire de l’avenir » comme aurait dit Cocteau.

 Oui, voilà, cela me suffit. François Tonniac ne court pas les salons et les honneurs, de même que Franz Woland, autre poète anachronique et maudit. Il ne risque certes pas de rencontrer Réda ou d’autres. Il n’aura jamais de ces petites vanités que vous dénoncez fort justement, Jean-François. Ce n’est pas un abbé Pierre, ni un Jean Moulin pour cela. Il est mû par la nécessité et cela, bien sûr, ne saurait l’empêcher de douter lui aussi.

 Mais il existe. Et je veux parier qu’il existera encore plus un jour.

Tous ces poètes que je donne à lire un peu (quelques dizaines de lecteurs chacun tout au plus à ce jour) sont sûrement bien présomptueux. Poètes « autoproclamés » certes… singularité qu’ils partagent avec les plus « grands » ou, je dirais, les plus « reconnus ». Chacun d’entre eux, me semble-t-il, « porte en lui un univers singulier qu’il voudra délivrer » (Jean Follain, Les raisons de vivre du poète) et c’est sur cette seule base que je les ai choisis. [...]

 Mais sont-ils si présomptueux que cela ? Entre le « poète » qui rame dans sa parole, naviguant sans cesse par temps de doute et celui qui sait et juge, il y a un pas immense que je ne saurais franchir.

L’humilité me semble aussi une « impérieuse nécessité », je le répète. Elle fut, je crois, la « raison de vivre » de la poésie d’un Follain qui voulait rendre compte de « la connaissance d’une impossibilité de connaissance ». Mais il y a un paradoxe, cher Gil, à vouloir gagner en humilité… en prenant de la hauteur.

Pour ce qui me concerne, je reste profondément attaché à cet humus, à ce terreau, même si, paradoxe à nouveau je le concède, c’est là une forme d’orgueil immense que de vouloir rester humble.

Mais, du petit tertre boueux où je demeure, toujours quelque peu candide, je ne vous en estime pas moins cependant et je vous remercie sincèrement de votre saine et soleilleuse contribution qui ouvre, de façon iconoclaste (ce qui ne saurait me déplaire), ma petite anthologie subjective.

En amitié donc.

Guy Allix

 

 ***

De la forme et du fond

(texte joint à un courriel du 12 novembre)

 

 En vérité, ce qui m’apparaît de plus en plus clairement, c’est moins l’inaptitude des individus que l’indigence extrême des thèmes, leur usure, leur caractère répétitif et convenu, mais aussi l’essoufflement formel.

 Globalement, les ainsi dits « poètes » ont tendance à être plus « savants », moins « innocents » que ne l’étaient leurs prédécesseurs d’il y a cent ans. Ils ont beaucoup lu et notamment la masse d’écrits « à propos de la poésie ». Mais il n’en reste pas moins que, après avoir constaté l’état somnolant, ronronnant, dans lequel avait fini par se trouver le vers régulier, on avait assisté à l’avènement (d’abord vécu comme une sainte révélation et une planche de salut contre la banalisation de la métrique) du « vers libre ». Hélas, la principale liberté de celui-ci semble avoir été de ne répondre à aucune nécessité que nous dirons « intrinsèque », de nature rythmique, mélodique et, plus largement, formelle. L’investissement de la prose par le projet poétique donna quelque temps encore l’illusion d’un élargissement des limites du domaine. Mais très vite, ce fut au détriment de la clarté identitaire d’une « écriture poétique » soudain réduite à n’être plus que de la prose strictement prosaïque, dont l’emphase seule ou la mièvrerie avaient à charge de signifier « Halte là ! Vous pénétrez sur le territoire de la Poésie ; changez vos habitudes de lecture. » 

 Si bien que, à ce jeu là, maint lecteur de poésie en vint à trouver son compte surtout dans ces écrits vierges de toute ambition, illusion ou prétention poétique, mais fourmillant d’événements incidemment venus émarger à une tonalité ou un presssentiment « poétique » (chez Calet par exemple, chez le Maeterlinck naturaliste, chez certaines descriptions géophysiques des frères Reclus, chez l’Octave Mirbeau ou le Huysmans des brèves narrations, et, à date plus récentes, chez Trassard, chez Bergounioux, chez Michon (ainsi que dans les proses de Réda, l’un des rares « versificateurs » qui, à la maîtrise impressionnante, ajoute ce quelque chose « en plus » qui est souvent du reste de l’humour), et avant lui dans celles de Follain, celles de Godeau, par exemple).

 Aujourd’hui, les diverses lignes de démarcation ayant sauté ou s’étant effacées, on remarque surtout la gratuité de cet « aller à la ligne » dont la nécessité n’apparaît pas. Je me rappelle la remarque que me fit, en 1974, René Daillie qui, à des textes que je lui envoyais, me répondit : « J’aime beaucoup ce que vous écrivez ; mais je ne vois pas pourquoi vous allez à la ligne : c’est clairement de la prose, quel intérêt avez-vous à la travestir en faux vers ? ». Et il avait mille fois raison. La rencontre fulgurante avec Tout instant agit sur moi comme une révélation.

 Et, progressivement, je ne sentis plus la nécessité même de se « déclarer poète » quand la forme « spécifiquement » réservée à la poésie jusqu’à Aloysius Bertrand et surtout Baudelaire, puis Rimbaud eut de toute évidence cessé de constituer le critère séparateur.

 En vers ou en prose, la mort, la guerre, le chagrin, la révolte se disent et se lisent indifféremment et leur « traitement », leur « évocation », leur « invocation » s’ils sont puissants ou subtils (et mieux encore s’ils sont les deux à la fois) ne gagnent ni une once de « sincérité » ou de spontanéité, ni une part de crédibilité ou d’émotion à s’annoncer « poème » : Proust, Powys, Wiechert, Stifter, et beaucoup d’autres, savent produire en nous la même qualité et la même nature de sensations, de sentiments et le même degré de « révélation » que ceux générés par les grands poètes. A ceci près : la forme n’y est plus « obligée » (contrainte qui produisit des effets sublimes chez les grands versificateurs du passé, mais qui, à quelques exceptions près, est devenue stérile chez la plupart d’entre nous, quand nous nous y sommes essayés ou crus obligés).

Est-ce pathétique ? Pourquoi le serait-ce ? L’on sait depuis longtemps que le moine n’est pas fait par l’habit qu’il porte. La poésie n’a peut-être plus besoin d’habit de fonction particulier, qui la ferait reconnaître au premier coup d’œil, alors qu’elle est précisément l’art du second ou du troisième coup d’œil, du regard insistant même.

Voilà, chez Guy, ce que je dirai aujourd’hui sur ce sujet, pour sortir du danger où je me suis mis d’être pris pour un iconoclaste provocateur, voire un trublion dénigreur !

Car en fait, c’est du fond qu’il s’agit, non des personnes et de leur difficulté à insérer leur devoir d’originalité dans un moule et une désignation vides de contenu et incapable de donner forme à ce qui risque bien, de ce fait, de se résoudre en brouet plutôt qu’en quatre-quarts succulent.

Amicalement.

 

Gil

***

Courriel du 12 novembre

Bon, les choses ont l'air de dériver du côté de malentendus qui génèrent des malentendus, des dérives qui débouchent sur des dérives. L'affaire dont il s'agit est visiblement trop individuellement cruciale, voire pathétique, pour que la réflexion puisse continuer sinon dans le pathos ou dans la confusion. Sans doute n'est-ce la faute de personne et le responsable est-il en fin de compte le langage lui-même. Juste ceci, pour conclure : humilité et "hauteur de vue" ne sont pas seulement incompatibles : leur fusion, leur symbiose même, sont nécessaires.

 Mais, bref, nous aurons amicalement échangé ; c'est l'essentiel ; je vois bien où le bât risque de blesser et ma nature étant autant tolérante et conviviale qu'austère et individualiste (et par plusieurs côtés peu susceptible de transiger sur le fond), je crois que le mieux est assurément d'en rester là.

Je vous suggère de joindre à ce débat mon dernier envoi (celui de mon précédent mel), et d'interrompre cet échange (en tout cas de mon côté).

En résumé : je respecte éminemment l'effort partiellement ludique de ceux qui éprouvent le besoin d'exprimer le fond de leurs doutes et de leurs convictions, de leurs pressentiments et de leurs intuitions ; donc, qu'il puisse y avoir soixante millions de personnes écrivant ce que nul n'est en droit de leur interdire d'appeler "des poèmes", cela serait bien, très bien même, et je m'en réjouirais; qu'il y en ait cent mille seulement, ce n'est déjà pas mal. Mais ce besoin et cette envie, légitimes, j'ai fini par me dire qu'il convenait, qu'il était sain, honnête et utile (pour soi, qui ne peut tout lire) de le distinguer de ce qui relève de l'art des mots, lequel n'a aucune raison de se voir moins bien traité que celui des sons ou celui des formes et des couleurs. Personne ne confond Haydn et Francis Lopez ou Johnny Halliday. Quoique fils d'une femme de ménage et d'un ouvrier boulanger, j'ai choisi sans une seconde d'hésitation les quatuors de Haydn; même chose pour la poésie. Je n'ai rien contre le besoin impérieux d'expression, qui est inhérent à la condition humaine ; mais, s'il s'agit de poésie, en effet, la "hauteur" aspire mon humilité sans le moindre souffle d'hésitation.

Je resterai attentivement (et très sincèrement) vôtre

Gil Jouanard,

 

 qui se retire des débats car il pressent déjà le confusionnisme que celui-ci ne tarderait pas à engendrer, comme tous ces débats "électroniques". J'approuve en tout cas, pour avoir dédié trente années de ma vie au militantisme en faveur de la poésie, votre enthousiasme et votre engagement. Disons, si vous voulez, que, après avoir donné mon temps, mon énergie et ma passion, je rapatrie tout cela sur le territoire d'une passion plus secrète, qui vient se circonscrire autour de quelques poignées de textes d'hier et d'aujourd'hui, ceux d'hier étant nécessairement beaucoup plus nombreux car hier a duré infiniment plus longtemps. Les choses sont aussi simples et donc aussi "bêtes".

 J'ai retrouvé, en Guénane, une très ancienne complicité, qui portait sur des sujets infiniment plus divers. Je vais retourner à ce jeu de mots que nous partagions, lorsque nous avions encore moins de trente ans. Cela nous rajeunit et je renonce aux méandres du débat byzantin sur le sexe des anges et la nature identitaire du poète.

Sous peu, j'irai (mentalement du moins) brûler un éclair de flash (plutôt qu'un cierge) à Aya Sofia, tout en mâchant des loukoums.

 Bref, disons, que j'ai envie plutôt de rigoler un peu que de m'éterniser dans la dramaturgie argumentaire ("alors il m'a dit; alors je lui ai dit; alors je lui ai répondu; et gnagnagna, et gnagnagna...). Comme la poésie n'existe pas "en soi", ni les "poètes" (car on ne l'est qu'incidemment, de temps en temps), tout cela n'est pas bien grave.

 Ce qui est grave, c'est la mort (mais on a bien le temps d'y penser), l'amour (mais c'est une de ces raretés qui, avec la poésie, dispose d'affinités certaines), la misère (tout a été dit sur elle, ses causes, ses remèdes, sa terrible prégnance), et tutti quanti, quoi : les grands thèmes "poétiques".

Je vais à présent manger un millefeuille (mon père en faisait d'excellents ; un vrai poète de la crème pâtissière...) et passer l'aspirateur dans l'entrée de mon petit appartement (en hommage à ma mère, bergère à huit ans en Lozère et bonne à tout faire à quatorze). Et advienne que pourra, inch Allah comme on dit en face de Sainte Sophie, dans la mosquée de Mehmet qui lui fait concurrence, à l'autre bout de l'Esplanade !

Je souhaite à tous plein de jolis petits poèmes tout frisés, tout mignons; et même s'ils sont un peu turbulents, ce n'est pas grave : il faut bien que genèse se passe...

Concluez mon "intervention" sur ce message, ajoutez-y la vôtre pour clore le cycle que vous avez ouvert, et restons amis. 

Toujours très attentivement vôtre, je le redis et le pense autant qu'un peu plus haut.

 

Gil  

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Quelques premières réactions...

« Prince, ce que vous êtes, vous l’êtes par le hasard de la naissance. Ce que je suis, je le suis par moi-même. Des princes, il y en a et il y en aura encore des milliers. Il n’y a qu’un Beethoven. »

Beethoven au prince Lichnowsky. 1806.

Voilà ce que ce génie inégalé osa "balancer" à son "mécène". Alors s'autoproclamer poète n'est pas peut-être pas si grave ?

"Le génie est toujours prolifique" est aussi de Beethoven. Pas très humble, mais tellement vrai...

  Olivier Mélisse, pianiste, néophyte en matière de poésie

 

  Oui je suis un orgueilleux sans vanités parce qu'il faut croire à des choses plus grandes que nous ne le sommes, même si c'est de l'utopie. Oui, je suis un ambitieux par humanité, parce que le monde s'est toujours fait avec des idées et non des commentaires, et j'espère les transmettre. Oui, je suis un amoureux des libertés, et nul ne m'interdira jamais d'écrire comme je l'entends même s'ils ne l'entendent pas, les néo-censeurs pervers auquel l'âge ne donne pas raison mais des rides dans la conscience.

 François Tonniac, 12 novembre 2008

 

 

***

Cher Guy,

 

 N’y aurait-il qu’orgueil ou sotte naïveté à prendre la plume pour … quoi donc ?  se dire ? se parcourir comme le pensait Michaud, ce qui me paraît une intention très restrictive, même si l’auteur de la « Connaissance par les gouffres » (me vient un doute sur l’exactitude du titre cité) a fait cela avec grandeur ? Ce serait déjà quelque chose, et sans doute nécessaire car, dans la solitude même où tant de nos contemporains s’asphyxient,  l’être se perd et s’oublie, mais il me semble que la raison la plus simple est tout autre, du moins au départ : converser avec celui-là qui a su nous subjuguer par des « poèmes » ou des « fabrications », se rendre plus proche de lui, qui peut-être plus tard sera remplacé à moins d’une fidélité sans faille, l’accompagner ne fut-ce qu’une seconde – dans le pire des recueils on trouve toujours au moins un demi vers qui surprend – afin de l’entretenir de ce qui est porté en soi de tout intime, de tout secret et qui parfois pèse d’un poids d’abîme qui étouffe : et le faire alors en tentant de suivre le prédécesseur, à si courtes enjambées que ce soit, en des formules qui sentent trop souvent l’approximation, l’imitation, la pauvreté des moyens, peut-être le ridicule,…  et qui n’en sont pas moins émouvantes même s’il faut bien parvenir à les dépasser, si possible, à les reconnaître pour ce qu’elle sont, des paroles d’infirmes et d’infimes.

Ecrire ou parler… Chercher le chant qui ouvre la porte sur une lumière encore jamais perçue… Oui, bien entendu naïveté ! Baudelaire a repris l’ouvrage plus de quarante fois avant d’oser proposer la lecture de ses fleurs. Je ne crois pas que le « poète » - mon Dieu, quelle sévérité un peu féroce même si juste dans l’expression « poète autoproclamé » : il faut bien se situer, même si c’est tout au bas de l’échelle ! – je ne crois donc pas que chez beaucoup d’entre ces cinquante mille on puisse découvrir d’abord l’orgueil, quoiqu’il s’y trouve naturellement, puisque l’on ne connaît pratiquement pas d’être humain qui en soit vraiment dépourvu. Je remarque plutôt un immense désir d’être entendu, c’est-à-dire de participer à un mouvement relationnel qui lui permette de respirer à la hauteur où il l’espère. Existe le droit à l’erreur, comme l’avait fait remarquer Jean Paulhan aux membres du Centre national des écrivains à la sortie de la guerre dans ce petit livre qu’il y a toujours intérêt à relire « De la paille et du grain ».

Certes, il arrive qu’on ait affaire à des malheureux qui n’ont jamais nagé que dans les fanges les plus sordides et qui pensent que le destinataire de leurs « productions » n’a d’autre désir que de s’y vautrer lui-même… (Sur les 33 ans qu’a duré l’aventure personnelle des Cahiers Bleus (aujourd’hui repris par Isabelle Spiers et Claude-Henry du Bord), j’ai reçu un grand nombre de manuscrits : certains me tombaient des mains d’écœurement et de tristesse tant il m’avait semblé avoir été pris pour une poubelle.)

L’homme est chair, assurément, et un psalmiste fait dire à Dieu dans un cri d’indignation « Vraiment, l’homme n’est que chair »… Mais j’ai toujours pensé cette chair secrètement illuminée par une parole qu’il lui faut prononcer si elle entend réellement être reconnue pour ce qu’elle est : ce n’est ainsi que justice de commencer à dire l’être humain d’abord parole, fut-ce seulement dans l’écriture…  et c’est bien parce qu’existe ce grand nombre dont les productions, pour l’essentiel, ne franchiront jamais les portes de l’édition, que surviennent, tels ces fleurs à l’éclat éblouissant qui se remarquent sur des fumiers, ce (relativement) petit nombre de poèmes que l’on se transmet avec vénération de siècle en siècle. Que m’importe que mes propres textes n’aient jamais trouvé le passage vers les multitudes : Valéry disait n’écrire que pour un lecteur. Encore faut-il que « ce » lecteur croise le sentier de celui qui se dit poète comme pour mieux affirmer son désir : la souffrance du « jamais lu » doit être affreuse.

Chez les plus grands d’entre ceux qui ont osé s’exprimer en usant du registre le plus proche du mystère – car il faut de l’audace, même si elle est inconsciente, pour oser s’emparer du flambeau divin – il y a un quelque chose qui n’a pas été évoqué : l’amour ou son contraire. Pour faire vivre ou pour tuer. Pour se donner sans condition de redevances ou pour prendre, voler, s’accaparer, détruire !  

Vous parliez de « nécessité » : voyez le fou qui ne peut s’empêcher de hurler. Ses hurlements informes sont à l’origine du poème.

 Je m’arrête ici, voyant déjà combien j’ai été trop long. En tout cas je vous remercie de m’avoir accueilli avec tant de simplicité, d’amitié, disons ce mot qui porte en lui la joie. Et continuons d’avancer, même si c’est sur des chemins différents, avec toujours l’espoir de carrefours où se retrouver. Le vôtre par exemple.

 

 Dominique Daguet, Ce 14 novembre 2008

 

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Cher Guy Allix,

 

 Dans ma lettre du 14, j’ai oublié un quelque chose d’essentiel : la recherche d’un mot, ou d’un « corps de mots » qui situerait l’auteur par rapport à lui-même, déjà, tant il doute peut-être de ce « lui-même » dont il connaît à la fois la nullité et la grandeur, nullité qu’il s’obstine à rouler dans l’amertume de son cœur, grandeur qu’il tient de l’Infini et dont il lui arrive de se lasser pour aussitôt sombrer dans le cachot d’un tourment aussi ridicule que nécessaire. Une « mesure de mots » qu’il pourrait se redire indéfiniment parce qu’enfin il n’y aurait rien à en retirer et pas plus à y ajouter : l’impossible assurément ! Oui, là se situe le pauvre orgueil du poète, même du « mal disant » qui s’engendre alors dans un verbe de bossu : mais quelle distance devant Dieu entre ce « mal disant » et celui qui se voit auréolé d’une gloire universelle ? Le bonheur de dire juste – l’une des clefs de la beauté – ne tient que parce que l’homo poeticus connaît en toute justice qu’il s’agit d’un don que parfois et par grâce il sait recevoir. Il m’est arrivé d’écrire qu’il suffisait d’aimer pour être : à contrario, que l’être dépérissait de n’aimer pas.

Cher Guy Allix, il y a plus encore, et c’est une obscure espérance qui mûrit dans le verbe poétique : l’on se sait absolument incapable de la justifier mais elle porte l’être à l’éblouissement d’une joie sans mélange, rien d’autre que de penser ou de croire ou de constater que l’on va, poussé par une force qui ne peut venir de soi, vers cette beauté sans pareille dont la définition amoureuse se trouve en des mots que l’on pense être capable de les transcrire ou, mieux, les chanter tout en reconnaissant que leur source emplit bien davantage que le seul vaste éther.

Je sais parfaitement que mes propos ici sont aux antipodes de ce que pensent et disent ceux qui ont l’audace en notre pays de se croire le « pouvoir » poétique, alors que la poésie est fragilité, silence, mesure : suivant les heures, murmure d’amour, cri de désolation, arrachement du cœur, stupeur devant l’immense, ou à d’autres instants comble de saisissement et sorte de violence intime subie à force de contempler, dans un effroi d’aveugle, la chute sans recours d’une humanité chérissant sa misère… Ou bien étonnement infini devant  des abjections qui parfois nous submergent, ou devant l’exaltation bienheureuse qui parfois nous élève très loin au-dessus de nous-mêmes, notre véritable demeure. Etc. Baudelaire a « vu » l’horreur de l’homme et il l’a décrite à l’encre de la beauté pour mieux dénoncer l’infatigable mensonge, dévoiler l’hypocrisie de toute séduction, décrire la bêtise d’un ennui de l’être qui conduit inexorablement de l’indicible splendeur dont il est constitué jusqu’au désastre des charognes.

Oui, l’espérance trouve en la poésie de quoi survivre, et c’est pourquoi on peut dire d’elle qu’elle est divine.

Il ne faudrait peut-être pas écrire quand l’heure est très avancée et le sommeil proche.

Faites de ces quelques paragraphes ce que bon vous semble : mais si vous y décelez le moindre ridicule qui serait néfaste à votre entreprise, coupez le !

  Dominique Daguet, 16 novembre 2008

 

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Mon cher Guy,

Les propos de Gil Jouanard découlent de son expérience. Ils sont pessimistes et un rien cyniques, mais sincères et non dénués de vérité. Pour ma part, je t’adresse quelques réflexions en vrac. Je pense qu’il n’y a pas d’espoir particulier à nourrir à propos du petit monde de la poésie (ce constat, que tu fais très vite, te met à l’abri de toute amertume) ; un petit monde qui est le parfait reflet de « la société du spectacle » et des autres disciplines. Oui, cela grouille de vers de terre, d’opportunistes, de sales types, etc. Je n’ai cessé, tout comme mes amis, feu Guy Chambelland et Jean Breton, pour citer ces deux là qui me sont chers, ainsi que Sarane Alexandrian, figure vivante et d’ouverture du Surréalisme, de les dénoncer. Et cela, évidemment, on te le fait payer, en ignorant royalement tes publications et tes activités. Qu’importe, nous en sommes plus au XVe siècle, tout de même. L’avenir trie le grain de l’ivraie. Le constat est simple : le poète n’est pas meilleur que les autres. Il est différent tout au plus. Maintenant, la poésie provoque des rencontres et des regroupements (des crues que rien n’arrêtent) peu courants ailleurs et c’est bien là le principal : la quête de l’or du temps.

Ne nous laissons pas désabuser, pour citer (tu m’excuseras), un passage de mon dernier éditorial pour Les Hommes sans épaules (le numéro 25 qui vient de sortir), je dirai qu’il ne suffit pas d’écrire et de publier des poèmes ou de la prose découpée en vers, pour se prétendre poète. Il y en a beaucoup trop en effet qui confondent l’homme de lettres avec l’homme de l’être, la versification et la création, la gratuité verbale et la poésie, la langue bétonnée et l’aura, l’objet langagier et le poème, l’huile et la mèche, l’extériorité et l’intériorité, le marteau et l’enclume, le cliché et la métaphore, le folklore et le fatum humain, l’avant-garde et l’arrière-garde. Pour tout dire, l’être et le paraître. Or, le poète a, avant tout, un devoir de regard, mais pas d’écriture. La poésie est un vivre et non un dire. La poésie est ouverture de l’être. Certains empilent les poèmes sans parvenir pour autant à être des poètes, contrairement à d’autres, qui n’en écrivant pas, le sont pourtant davantage. Ce fut le cas de notre regretté Christophe de Ponfilly, qui a disparu tragiquement le 16 mai 2006. Écrivain et cinéaste, la poésie a profondément imbibé sa vie, son œuvre et sa révolte.

On n’écrit pas pour écrire. Le poème doit être habité, le poème doit être vécu et j’y incorpore bien sûr la dimension onirique. La poésie requiert un enjeu d’être total, et pour tout dire, émotiviste, car l’émotion est l’équation du rêve et de la réalité; elle jaillit brutalement, comme une réaction devant l’irritation d’une blessure, pour mettre le sujet hors de soi. « Je est un autre ». La poésie est un organisme, un postulat du sang. Elle est un règne. La vie existe dans la poésie, et la poésie existe dans ce que j’appelle l’Émotivisme, un je qui résiste dans le nous, un nous qui réside dans le je. L’Émotivisme s’incarne poétiquement en l’homme.

Dans cet enjeu d’être total, ils sont nombreux, ceux qui, connus, inconnus, comme Roger-Arnould Rivière ou Gérald Neveu, par exemple (tous les deux présents dans le dernier HSE), y ont laissé jusqu’à leur vie, alors que d’autres, bien plus nombreux encore, et qui, noircisseurs de pages, professionnels du plat réchauffé, lequel d’ailleurs, me souffle René Crevel, n’est souvent «qu’une vulgaire assiette au beurre », courtisans et « poètes » médaillés de tous les champs de foire de France et de Navarre, dès le premier biberon, répandent leur rien à vivre et leur rien à dire en logorrhée, page après page, recueil après recueil. Importants dérisoires, ils se reconnaitront. Comme l’a écrit et fait Roger-Arnould Rivière, je leur adresse mon plus sûr crachat. Qu’ils le considèrent comme une offrande.

Non, cher Guy, nous n’avons pas à baisser le pavillon. Nous luttons, nous souffrons nous suons, nous aimons et nous écrivons depuis trop longtemps pour cela, et nous ne saurions faire autrement, à la suite de nos aînés ; cinquante-cinq ans, en ce qui concerne mon héritage, qui incorpore bien sûr le Surréalisme. 1953, création à Avignon, de la première série des HSE. Puis il y eut les poètes de la Poésie pour vivre et du Pont de l’Epée, c’est-à-dire, les poètes de l’émotion, niés, ignorés, censurés par les officiels, en raison de leurs prises de positions. Mais on  ne fait pas taire un volcan. La preuve, nous sommes toujours là, alors que bien d’autres trépassent avec leurs subventions dans la gorge. Tant mieux, qu’ils crèvent (je parle de leurs publications) et le plus tôt sera le mieux. C’est aussi pour cela, que j’ai réalisé « les Riverains du Feu », cette anthologie émotiviste de la poésie francophone, que tu cites. Cinquante-cinq ans dans la marge, sans médaille et le moindre souci d’en récolter. J’ai quarante ans dont vingt-trois ans d’écriture, certes, mais, comme mes camarades, du sperme plein les veines.

Bien à toi ami sieur de Caen,

Christophe Dauphin sieur de Nonancourt

 

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 Cher Guy,

Au moins tu as réussi.

Tu as réussi à faire penser, réfléchir, et écrire sur tout autre chose que ce que l'on désigne désormais comme l'économie réelle, c'est-à-dire ce qui ferait fonctionner le monde.
Je trouve éblouissants de fraîcheur ces gens qui se répondent sans se connaître, qui bataillent avec âpreté, servi par un talent des mots tel que pâlissent les bretteurs de nos Assemblées sénatoriale ou Nationale.

Je suis profondément ébranlé par tout ce que Gil Jouanard t'a mûrement et précautionneusement écrit (il faut qu'il te porte une très haute estime), partageant nombre de ses réflexions alors même que je n'y avais jamais vraiment réfléchi auparavant. As-tu respiré l'authenticité, la droiture, la vérité de ses propos, de ce fait, évidemment dérangeants ? C'est exceptionnel, un texte si court qui a la capacité de poser des questions fondamentales sur notre recherche existentielle. Ca donne envie de partager un moment avec cet honnête homme du XXIème siècle.

... en plus , ce débat a fait sortir du bois François Tonniac, l'a obligé, d'une tranchante synthèse, à te confier quelques lignes qui confirment ce que je pense modestement de lui, à savoir que ses mots n'auront jamais assez de place pour se ranger sagement dans son unique cerveau (il faut qu'il parle, de plus en plus...).

Jacques Renou, 22 décembre 2008