Marie-Josée Christien
 
 

Marie Josée

 
 
 

Née en 1957 à Guiscriff, dans la Cornouaille morbihannaise, Marie-Josée Christien est poète, critique et collagiste. Elle vit à Quimper en Bretagne, où elle enseigne dans une école maternelle.

Elle est responsable de la revue annuelle Spered Gouez / l’esprit sauvage, qu’elle a fondée en 1991. Traduite en allemand, bulgare, espagnol, portugais et breton, elle est présente dans une trentaine d’anthologies et d’ouvrages collectifs  dont L’Année Poétique 2008 (Seghers), Le temps de vivre, 21 poètes de Bretagne (traduction en allemand de Rüdiger Fischer, Editions En Forêt), L’Athanor des Poètes (anthologie 1991-2011 de Jean-Luc Maxence et Danny-Marc, Le Nouvel Athanor), Traversées d’Océans (voix poétiques de Bretagne et de Bahia, éditions Lanore), Appel aux riverains de Christophe Dauphin (Les Hommes sans Epaules).

Elle est membre de la Charte des Auteurs et Illustrateurs Jeunesse, de l’Association des Ecrivains Bretons et de la SDGL.

Lauréate du Prix Xavier-Grall pour l’ensemble de son œuvre, elle a publié une vingtaine d’ouvrages dont beaucoup sont épuisés.  

 

Principaux ouvrages disponibles 

Lascaux & autres sanctuaires (Jacques André Editeur)

Le carnet des métamorphoses (préface et illustrations de Jacky Essirard, Les Editions Sauvages)

Conversation de l’arbre et du vent  (Photographies de Jean-Yves Gloaguen, Tertium éditions), liste de référence poésie du Ministère de l’Education Nationale en 2013

Les extraits du temps (préface de Guy Allix, Les Editions Sauvages) Prix des Bretons de Paris 2009

Constellations (tirage limité en typographie, Atelier de Groutel)

Aspects du canal (Sac à mots éditions)

Correspondances (recueil à deux voix avec Guy Allix, Les Editions Sauvages, collection Dialogue)

L’attente du chat (illustrations de Laëtitia-May Le Guélaff, Les Editions Sauvages)

Temps morts (préface de Pierre Maubé, illustrations de Denis Heudré, Les Editions Sauvages)

Petites notes d’amertume (préface de Claire Fourier, Land art de Roger Dautais, Les Editions Sauvages, collection La Pensée Sauvage)

 

 

Direction d’ouvrages 

Anthologie Sauvage (Spered Gouez, 2003)

Carhaix, itinéraires intérieurs (Spered Gouez, 2004)

Femmes en littérature (paroles et témoignages, entretiens, anthologie de 37 auteures, Spered Gouez, 2009)

 

A paraître en 2015

Quand la nuit voit le jour (ouvrage de poésie jeunesse, photographies de Yann Champeau, Tertium éditions)

 

Pour présenter Marie-Josée dont je suis l'oeuvre depuis plusieurs années maintenant et avec qui je partage beaucoup de convictions, un même souci éthique devant la poésie et une belle amitié, je reprends cet extrait de ma préface des Extraits du temps.

On pourrait écouter Marie-Josée comme on se repasse, sur un vieux lecteur de disques microsillons ou plus simplement dans sa mémoire, les « voix chères qui se sont tues » et qui ont dit tant de choses que nous n’entendions pas de leur vivant. C’est là une poésie mystérieusement humaine car elle rejoint et affronte cette énigme que nous, qui sommes « nés/ pour tomber et saigner », fuyons si maladroitement.  C’est même une poésie proprement foudroyée d’humanité qui sent, plus qu’elle ne saurait savoir, que « Les hommes meurent parfois/ à l’heure où le silence leur murmure/ ce qu’ils sont », qui sent que les hommes qui « parlent de lumière » « oublient leur ombre sur le trottoir ». Une parole qui sent que « questionner reste l’essence/ de notre espèce »  et ici chaque poème est question (combien de points d’interrogation viennent clore/ouvrir ces poèmes ?) quand bien même, parfois, il donne des réponses… qui ne font jamais qu’interroger.

 

Il y a là, entre autre, cher lecteur, dans cette absence de réponse, comme une blessure, comme la trace d’une chute, d’un abandon, et, avec cela, l’interrogation même sur le pouvoir de la parole, Cette parole qui n’est plus présence mais « absence » alors que « Le monde/ est un régulier mouvement/ d’oubli ». Très souvent, au fil de ces pages, la négation « ne plus » dit cette dépossession. Ainsi dans ce poème :

 

« Notre esprit

N’est plus capable de comprendre

L’univers tout entier

 

Nous ne parvenons qu’à percevoir

Çà et là

Des éclairs indéchiffrables

 

Existe-t-il une pensée exprimable

En fin de compte ? »

 

Oui, « ceux qui savaient ne savent plus » et « toute nuit/ n’est que l’ombre/ d’un dieu perdu ». Mais évoquant cette perte, cet abandon, d’un Eden jadis entrevu tel le « souvenir d’un reflet », Marie-Josée, par ses questions et dans son aveu d’impuissance même, nous met à notre monde qui pour être terrible n’en est pas moins nôtre. Elle nous met au devant de notre glaise. Certes, « simples éclats/ du savoir de l’Univers/ nous ignorons tout » mais cette ignorance n’est rien moins que paradoxale : elle est aussi affirmation, confirmation. Bien loin de ces « disciples de la lumière » qui « n’ont jamais inventé que des ténèbres opaques », elle est cette lucidité dont un autre poète affirmait qu’elle est la « blessure la plus proche du soleil » (René Char). Et, comme en écho, Marie-Josée de rappeler que « la lumière /est née d’une énergie douloureuse. ».

 

C’est qu’il y a justement ces éclats multiples ou ces reflets auxquels « nous sommes condamnés » et qui, parfois aussi indéchiffrables pour le poète qu’une pierre de rosette, n’en demeurent pas moins porteurs justement d’indicibles promesses qui nous tiennent en haleine. Et en patience…

 

Ce mot, « patience », Marie-Josée le porte, avec toute son épaisseur, douloureuse elle aussi, en chacun de ses poèmes. Ne louera-t-elle pas les « temps morts » en un autre recueil ? C’est que, là encore, tout est paradoxe et il nous faut affronter l’ombre pour débusquer en son sein quelque lumière. « Tout ce froid/ qui hurle noir/ est une source. » écrit Marie-Josée… Et un peu plus loin : « le soir ajoute/ un éclair d’ombre ».

 

 

"Un poème de Marie-Josée Christien se reconnaît instantanément. Bref, dense, vertical, ouvert sur l'immensité." Jacqueline Saint-Jean

" De livre en livre, de pierre en pierre, Marie-Josée Christien a construit une œuvre patiente et robuste, un peu à la manière de ces bâtisseurs bretons qui travaillent dans la durée." Georges Cathalo

" Marie-Josée Christien pratique avec bonheur le poème court, elle sait capter en quelques vers l'essentiel d'un paysage : c'est très visuel et bien écrit. [...] Elle tisse des relations insoupçonnées entre les relations visuelles, sonores, tactiles dans ses poèmes." Lucien Wasselin

 

"D'une langue dense et concise, creuset où se fondent paysages intérieurs et extérieurs, elle sculpte un moment de son destin et peut-être même celui de cette mince planète, la Terre." Philippe Gicquel

 

"L'œuvre de Marie-Josée Christien est fascinante. C'est une poésie magnifique, dense et complexe, un voyage réussi entre l'intime et l'universel." Bruno Sourdin

 

***

 

Le puits de Lascaux

 

 

Sa profondeur me creuse

m’emplit d’un abîme

dont l’infini silence

déverrouille ma mémoire

jusqu’aux racines.

 

*         

Tout est clos et plein

dans l’invisible passage

inaccessible à notre peu de lumière

pourtant perceptible

par long chemin et bref éblouissement.

 

*

Le fond resserré du puits

attend

la vie qui se perd

et signe

la permanence du désespoir.

 

*

Un trait

de part en part

du silence

transperce

une ombre déjà vaincue.

 

*

Depuis la rive caverneuse

un ciel souterrain

attache la terre

à la voûte des rêves

 

De l’univers recueilli dans un puits

il ne reste

qu’une silhouette.

 

 

 

(extrait de Lascaux & autres sanctuaires, Jacques André Editeur )

 

 

 

Les extraits du temps

 

 

Quand vers le fond du ciel

la nuit froide décline

quand les nuages bas crèvent

sans discipline

 

le ciel se boursoufle

et c’est la brûlure de l’univers

qui tombe

 

Les mouvements sont pris dans le froid

de la nuit

Ils cassent sous la gelée

comme les bords d’un verre.

 

*

 

La fenêtre s’ouvre

un écran immense où se tord la nuit

des lambeaux s’échappent

Le reflet du monde va s’éteindre

bien plus loin

 

La suite des jours est incertaine

l’air se met à vibrer

quand le sanglot de la nuit cesse

le temps est soudain clair

comme une goutte d’eau

 

Et le calme du ciel

épuise le courage

qui soulevait nos mains.

 

*

 

Les visages serrés dans le chemin

vers le ciel blanc et la terre durcie

aucun bruit ne passe

plus tard le ciel en remontant

laissera l’air plus pur

 

Nous passons à côté du vide

sans tomber

mais quelque chose nous fait trembler

nos yeux se trompent

derrière l’univers

c’est encore soi-même

que l’on voit.

 

*

Les forces du chagrin

ont atteint leur limite

et mon désir glisse sur la ronde

du temps

mon cœur obscur

jeté aux crevasses du doute

l’œil inquiet qui regarde

de temps en temps

par-dessus l’épaule du soir

si rien ne vient

à la rencontre des regards détournés

 

Tout est tiède dans l’air

Tout est froid dans le cœur

c’est un mélange de mort et de lumières

où les pétales sans odeur

claquent contre les murs où somnole la fièvre.

 

*

 

Le froid resserre l’étau

des passions clandestines

dans les dentelles tamisées

je dirai le chagrin

qui tissait ma lumière

 

C’est l’ardeur de vivre

qui dirige

la peur de perdre

de jouer son sort

au moindre bruit

 

Je n’espère rien du néant

Je n’oublie pas le présent

auquel il me faut tenir tête.

 

*

 

D’anciennes lois

régissent nos rencontres

Nos mains vont et viennent

L’incendie des guirlandes pulvérisées

pâlit

sans laisser d’auréoles

Les lignes ont perdu

l’assurance abjecte que donne

l’équilibre

Tout s’écroule ou s’envole

en un jet de hasard

 

A force de fréquenter

l’envers cérémonieux des saisons

j’ai découvert l’issue secrète

qu’utilise le silence.

 

 

(préface de Guy Allix, Les Editions Sauvages, Prix des Bretons de Paris)

 

 

Temps morts

 

Je m’immobilise

pour ne pas détruire

la furie minutieuse des atomes

 

La hâte

égare

la précision des sens

 

consume l’éveil.

 

*

Dedans dehors

ma mémoire

élargie d’échos

s’attarde

vers des issues lointaines

 

Je me tiens debout

pour ne pas m’égarer.

 

*

Epuisée

par un regard attentif

la nuit comme un fantôme

se disloque lentement

 

le halo des rêves

toujours

hors d’atteinte.

 

*

La lumière

ployant sous l’hiver

s’efface

sans reflet

ni détresse

 

Les gouttes de pluie

s’obscurcissent et glissent

plus lourdes

que la terre

 

La durée

n’a de sens

que dans les temps morts.

 

*

L’ébauche du jour

dénoue

le lacis des vents

 

les pores de la terre

exsudent la lumière

circulant dans la courbe de l’exil

 

la voix

qui me fait écho

n’est plus la mienne

 

elle ne craint plus les lenteurs

inexorables.

 

*

On se s’habitue pas

à se dissoudre

dans la nuit qui monte

 

pour tenir

on se retire plus loin

on essaie de ruser

 

pour unir ce qui nous déchire

sans comprendre.

 

*

Le silence

s’arc-boute

relevant plus loin

l’air possible

 

tout s’est assourdi

 

On essaie de s’enraciner

plus loin à l’intérieur.

 

*

La flamme s’impatiente

le silence

après toute question

espère et tremble

 

comme une défaite.

 

*

Des chemins d’ombre

tressaillent

de talus en talus

et ensemencent d’échos

le flux des voix

qui s’éloignent

 

bivouacs des mémoires

sans carte ni cadastre

où le souffle

s’épuise.

 

*

L’ardeur de la marche

reconstruit notre soif

de passagers en transit

 

voyage futile

dont il ne reste

que quelques syllabes.

 

*

Je m’obstine à dénicher

le pas à pas

fragile

des tremblements

qui vacillent dedans

 

Le chemin seul

importe.

 

*

Le sommeil extrême

de l’hiver

me nourrit

de réminiscences de pierres

 

Il délie la lumière

gorgée de patience.

 

*

Les sentiers

tracés à pas d’homme

longent le silence

d’une vie

 

Une blancheur éparse

laconique

s’obstine

jusqu’au ciel

 

Je laisse aux mots

le soin de veiller.

 

*

Au fond des mots

épris de nuit

mon silence

a longtemps erré

dans l’écho

de sa langue à naître

 

j’adopte

la marche anonyme

réponse de ce qui

en moi

respire la terre.

 

*

Entre pesanteur et envol

un scintillement de bleu

apaise les paroles

et la poussière des mémoires

 

les interstices

entre les frissons du jour

s’accumulent

en limons

 

Le chemin

se poursuit

fugitif.

 

(Les Editions Sauvages, collection Askell, 2014)

 

Le musicien Eric Dony a composé sur cet extrait une musique au piano pour accompagner  la lecture publique de Marie-Josée Christien.